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19 février 2009 4 19 /02 /février /2009 21:33
INTERVIEW
Grogne aux Antilles : retour sur les racines d'un mal-être
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> La "grève contre la vie chère" paralyse les Antilles depuis plusieurs semaines et embrase la Guadeloupe . Pour le politologue Julien Mérion, professeur à l'université des Antilles-Guyane, ce mouvement est révélateur d'un malaise plus profond.
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> lepoint.fr : Comment en est-t-on arrivé là ?
> Julien Mérion : Déjà parce que nous sommes dans une société qui n'a jamais pansé toutes ses blessures, récentes et anciennes. Ensuite parce que, dernièrement, il y a eu une augmentation considérable des prix des denrées alimentaires qui fait que l'on a abouti à une situation quasi explosive. On en est arrivé là, aussi, parce que s'agissant du carburant, il y a eu, outre l'opacité dans la fixation des prix, une politique qui a consisté à augmenter les prix à la pompe alors que le baril de pétrole, lui, était en train, sur toutes les places du monde, de chuter. Aux Antilles et en Guyane, on ne comprenait pas pourquoi le prix de l'essence continuait à grimper. C'est ça qui a été l'évènement déclencheur. Et, de là, cela a catalysé toute une série de mécontentements latents ainsi que des blessures anciennes, comme le traumatisme de mai 1967 où, à l'occasion d'une grève des ouvriers du bâtiment, il y a eu 85 morts en Guadeloupe. Toutes ces blessures, qui ne sont pas refermées, sur lesquelles l'État n'a jamais eu l'opportunité de faire la lumière, ont fortement contribué à engendrer des frustrations et une situation de repli identitaire.
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> lepoint.fr : En quoi ce mouvement est-il lié au colonialisme ?
> J. M. : Le mouvement ne se définit pas ouvertement comme anticolonialiste. En revanche, le terrain sur lequel il se développe, et en particulier les raisons essentielles de la contestation, tient dans un certain nombre de vestiges liés à l'histoire coloniale et, notamment, au fait que certaines grandes familles ont toujours exercé le monopole sur l'économie des îles. À ce titre, le mouvement apparaît en effet comme une forme de rejet, de refus de cette forme d'exploitation et, en ce sens, il peut apparaître comme un combat anticolonialiste. Toutefois, il ne l'est pas dans son expression même si, dans les discours, il est parfois fait référence à l'État colonial et à l'économie coloniale. Comme toute lutte syndicale, c'est un combat qui se veut dans l'intérêt immédiat des plus démunis, mais il a aussi une dimension identitaire.
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> lepoint.fr : Cela ne correspond donc pas uniquement à une lutte sociale ?
> J. M. : Quand on parle des Antilles, il ne faut jamais perdre de vue la dimension identitaire très forte, qui consiste à afficher une personnalité qui s'est construite dans ce que l'on a appelé la créolisation . Or, aujourd'hui, cette identité se sent un peu bafouée. Cette identité demande à pouvoir exister. Or, cette crise identitaire essentielle est à mon avis un relais à la crise sociale. Elle permet de l'expliquer ou, en tout cas, d'en avoir une lecture beaucoup plus forte, plus ouverte, sur des projets de transformation des rapports sociaux.
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> lepoint.fr : Le conflit actuel a-t-il une base raciale ?
> J. M. : Non, il n'en a jamais été question. Il se trouve seulement qu'il y a quelques familles békés [descendants de colons blancs, ndlr] qui détiennent un certain nombre de positions extrêmement fortes dans l'économie (la communication, la consommation, les concessions automobiles, etc.). Le conflit n'a pas de base raciale, ni ethnique d'ailleurs. Un groupe de Français d'origine [des blancs non fortunés, ndlr] a même adhéré au LKP, et l'a fait savoir, pour lutter contre cette idée qui émergeait dans un certain nombre de médias. Ils voulaient démontrer qu'il n'y avait aucune connotation raciste dans la démarche entreprise. De plus, il y a aujourd'hui, dans le patronat, des personnes noires qui se retrouvent très bien dans le Medef ou dans des structures de ce type. Il n'y a pas d'affrontements blancs/noirs sur place, même si c'est la réalité des Antilles depuis toujours, l'économie est détenue par une caste, le pouvoir est représenté par une caste, quand la grande majorité des sans-grade est, elle, essentiellement composée des anciens esclaves et des personnes d'origine indienne.
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> lepoint.fr : Comment ces familles békés, pourtant peu nombreuses, ont-elles pu conserver un tel pouvoir ?
> J. M. : Elles détiennent des places fortes économiques depuis le XVIIIe siècle et elles n'ont jamais été remises en question, hormis celles qui n'ont pas résisté à la montée de l'industrie et qui ont fait faillite. Et c'est là aussi qu'est le relent de colonialisme. Ce sont de très grosses fortunes, parmi les plus grosses fortunes de France, qui ne sont pas limitées aux Antilles et qui rayonnent de par le monde. Par conséquent, elles ont réussi à conserver leurs privilèges, une grande partie du foncier ainsi qu'un certain nombre de relations privilégiées avec l'État. Ceci explique qu'elles aient pu se maintenir, accaparer les marchés, maîtriser le politique. Aux Antilles, elles sont souvent dans des situations de quasi-monopole. Elles ont réussi à obtenir un certain nombre d'entrées qui leur permettent d'éviter des contrôles. Et même, certaines - il ne faut pas le cacher - ont leurs entrées dans les arcanes du pouvoir politique. Tout ceci fait qu'elles réussissent à faire un certain nombre de bénéfices, parfois, au mépris de la loi.
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> lepoint.fr : En dehors de ce conflit fortement médiatisé, y a-t-il régulièrement des tensions aux Antilles ?
> J. M. : Pour ce qui est de la Guadeloupe, la situation sociale fait que le syndicalisme y est extrêmement actif, et l'on a souvent des grèves très, très longues. En Martinique aussi, dans une certaine mesure. Mais il y a également un deuxième type de tensions récurrentes qui concernent les relations entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux. Depuis toujours, les sociétés antillaises ont été ballottées entre l'assimilation et les particularismes. L'ensemble des statuts et des pouvoirs a cherché une espèce d'équilibre entre ces deux aspects. Or cet équilibre a toujours été très instable, et il y a un vrai problème de gouvernance.
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> lepoint.fr : C'est-à-dire ?
> J. M. : On se rend compte, aujourd'hui, que le règlement d'une situation comme celle-ci a dû mal être traité sur place par les acteurs locaux. Alors, il faut faire intervenir l'État qui se trouve lui-même très en retrait. Au fond, cela pose la question de trouver les meilleures formes institutionnelles pour pouvoir gérer au mieux ces territoires. Enfin, l'autre problème très important réside dans le déni de confiance qui traverse toute la société antillaise : une confiance limitée dans les élus, une confiance limitée dans l'État, une confiance limitée dans le monde économique. C'est ce qui fait que les Antillais sont relativement à l'écoute de ce qui peut leur permettre de se dégager de ceux en qui ils n'ont pas confiance. En ce sens, le LKP a réussi à capter tous les mécontentements, toutes les crises : la crise sociale, la crise identitaire, la crise politique. Il en a fait un levier de revendications, qui a suscité une adhésion très forte.
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> lepoint.fr : Y a-t-il des velléités d'indépendance en toile de fond de ce conflit ?
> J. M. : Il existe des indépendantistes en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane. Ça a toujours existé, du moins depuis les années soixante. Cependant, aujourd'hui, je ne pense pas qu'ils aient la capacité de prendre en charge ou de diriger véritablement le mouvement. Ils en profitent, certainement, pour faire passer leur propagande, mais la tendance principale du mouvement n'est pas dans cette direction. Il s'agit d'un front de revendications sociales et identitaires.
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> lepoint.fr : D'après vous, quelles réponses le gouvernement peut-il apporter à ce malaise ?
> J. M. : En tout cas, il ne doit pas rester muet ! Le fait est qu'il y a une espèce de mutisme de l'État sur la question. Que l'État dise qu'il ne peut pas se mêler de tout ça, alors que d'un autre côté, quand il s'agit d'industrie automobile, il trouve les moyens, c'est très mal vécu ici. Il faut que l'État parle, qu'il puisse indiquer concrètement ce que l'on peut envisager. Par ailleurs, on ne peut pas gouverner un territoire uniquement à 8.000 kilomètres. Or, j'écoutais à la radio des députés intervenir : ils ont le sentiment d'être totalement largués, de ne pas pouvoir se faire entendre, de ne pas être écoutés. Ce sentiment-là est très largement partagé par l'opinion. Il y a vraiment quelque chose à revoir dans la façon de gérer ces territoires.

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André-Jean Vidal
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