Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 23:51
JACKY DAHOMAY : « LA FOULE, LE PEUPLE ET L’AMITIÉ »
Lettre à Frantz Duhamel.


Mon cher Frantz,

J’ai bien eu connaissance du beau texte, circulant sur internet, écrit par ton amie Marie-Claude et toi, dans lequel vous critiquez la déclaration que nous avons rédigée, nous que vous appelez vos amis. Beau parce que bien écrit. Cela me fait d’autant plus plaisir que, à ma connaissance, c’est la première fois que tu sors de l’ombre, depuis des décennies,  et que tu interviens directement dans le débat public de façon aussi individualisée. Cela prouve l’importance du débat en cours et je suis flatté de constater que c’est un texte dont je suis cosignataire qui a pu provoquer un si heureux événement.  Il y a un mois, lors d’un déjeuner à la Marina avec une amie philosophe de passage, nous avons  eu l’occasion de discuter à propos de cette critique constante que le LKP adresse aux élus guadeloupéens, que j’interrogeais déjà, ayant du mal à accepter le « tous pourris » quand on parle des élus. Nous avons donc confronté nos désaccords dans l’amitié, autour d’une bonne bouteille de vin sud-américain.

Mais si le mérite de ton texte est de se placer au-dessus de la basse polémique, il a le défaut, du moins me  semble-t-il, compte-tenu de sa belle ironie, de nous ridiculiser, nous signataires de la déclaration « Soutenons les luttes sociales mais défendons les principes démocratiques ». On pourrait se demander s’il aborde le vrai problème de fond que nous posons. Votre écrit commence par une mise en doute de notre attachement à la vérité donc d’une remise en cause de notre sincérité. Enfin, vous citez constamment notre texte mais en dénaturant notre propos. Nous n’avons jamais parlé de coup d’Etat ni de putsch.

Ce procédé sophistique mais non philosophique est toutefois acceptable dans le débat public. Je l’accepte donc et je dois avouer qu’il m’a fait rire. Je reconnais là ton humour et crois bien, mon cher Frantz, qu’il renforce notre amitié. J’admets aussi ce procédé pour d’autres raisons, plus philosophiques. Je ne pense pas du tout que seules des théories philosophiques puissent nourrir le débat public ni que la raison ou logos puisse rendre compte de l’intégralité de l’expérience humaine. Dès le début du grand mouvement social, notamment dans le texte que j’ai publié sous le titre Que voulons-nous Guadeloupéens ? lequel invitait les hésitants à soutenir les luttes sociales dirigées par LKP, je précisais que la politique n’étant pas une science contrairement à ce que pensaient Platon et plus tard Marx, la confrontation des points de vue était nécessaire dans l’espace public. En conséquence, le procédé sophistique que tu utilises est tout à fait acceptable à mes yeux dans le débat public. Hegel lui-même disait que les Sophistes ont été les véritables instituteurs de la démocratie athénienne. Par ta manière de prendre position donc, tu te fais aussi instituteur dans le processus d’élaboration d’une société guadeloupéenne plus démocratique.

C’est en cela aussi que j’apprécie ta référence à Aristote. On sait que pour ce dernier, contrairement à Platon, la  polis, l’espace du politique, lieu de la contingence des affaires humaines (idée que reprendra Hannah Arendt) était la seule instance où l’homme, comme citoyen, pouvait tempérer la fragilité de l’existence face à l’absolu et transcender en quelque sorte sa finitude. La vérité, au sens fort du terme, ne pouvant se chercher que hors du politique, dans l’activité théorétique visant les choses éternelles. En politique donc, il ne peut y avoir de vérité de nature scientifique, nous serons toujours dans la doxa, dans l’opinion mais celle-ci peut être éclairée comme tu le fais si bien même en jouant de la sophistique. Mais plus important et c’est ce qui me donne à réfléchir concernant notre pays, Aristote pense que ce lien qui doit unir les citoyens dans l’espace public (on ne parle pas encore de société civile) est la philia ou amitié et je ne sais si on peut le traduire en créole par lyannaj. Pourquoi ? Le lyannaj qu’on peut traduire en français par « maillage » a l’inconvénient de penser le lien selon un processus d’imbrication qui exclut la distanciation critique, le contrat, l’institution car instituer, c’est donner la possibilité de juger (dans le silence des urnes, par exemple), ce qui fait qu’un peuple est un peuple libre  parce qu’il n’est pas seulement appréhension spontanée de soi mais aussi représentation de soi élaborée dans un espace critique. Ainsi, si ce mot « amitié » comporte un élément évident d’affectivité, il est aussi articulation des sentiments à une dimension de rationalité : la sagesse dans l’existence et la pratique collectives. Enfin, l’expression créole ne me semble pas faire une distinction rigoureuse entre un lien de nature familiale et un lien strictement politique tel qu’il doit être tissé dans l’espace public. Mais je peux me tromper, je n’énonce là que de vagues hypothèses. Toujours est-il que si le lyannaj (qui est un beau mot, avouons-le) peut correspondre à un collectif de syndicats quand on passe du social à l’espace politique qui est celui du désaccord et du débat, il faut s’en méfier.

La première question donc, philosophique sans doute, que l’on pourrait se poser est celle de savoir quelle pourrait être la nature de ce lien pouvant nous aider à nous développer en tant que peuple hors de toute tyrannie c’est-à-dire dans la visée du bien commun. Or, on peut le penser de plusieurs manières mais je n’en retiens que deux d’essentiel :

 1) On peut le penser dans la tradition romantique reprise à certains égards par Nietzsche et Heidegger : ce qui fait qu’un peuple est un peuple est surtout un esprit (volkgeist), une langue, une tradition culturelle voire une religion, déterminés en une large mesure par l’irrationnel. Dans cette conception qui a largement influencé les théories nationalistes, il est difficile de distinguer entre foule, masse et peuple et l’amitié au sens aristotélicien du terme ne me paraît pas possible. Cela engendre les idéologies du peuple-un –on sèl pèp affirmait dangereusement l’UPLG, une seule organisation, un seul chemin. Telle est la version guadeloupéenne du nationalisme romantique. Dans ce cas, la représentation  démocratique diversifiée du peuple n’est pas possible, un leader charismatique ou un parti unique suffisent. Tu comprends pourquoi les nationalistes se sont toujours opposés à ma conception de la société civile et de l’espace public et pourquoi leur mode d’argumentation en politique est toujours l’intimidation ou les insultes. Mais ils ne peuvent faire autrement. Car définir ainsi le nous requiert un ennemi permanent voire imaginaire, un yo d’autant plus indéfinissable qu’on peut mettre qui on veut là-dedans selon les circonstances. Cela peut être les capitalistes, les Békés, les métropolitains, les élus (les manifestants qui avaient envahi le palais du Conseil Général scandaient : la Gwadloup sé tan nou sé pa ta yo), et maintenant des intellectuels ou des citoyens qui ne pensent pas comme eux. Chacun a peur désormais de tomber dans le yo ! Nous, signataires de la déclaration, nous sommes rangés par Domota dans le yo car il nous a traités de « toutous » des ennemis du peuple, un yo très dégradé en quelque sorte. On se demande  ce qui va rester en définitive du nous dans ce rétrécissement inquiétant de la société civile. Tu connais déjà la réponse mais je ne sais pas si tu frémis d’inquiétude avec moi, même dans l’élan de notre amitié. Je suis tout de même heureux pour toi de savoir que tu es toujours dans le nous, jusqu’à nouvel ordre.

2) L’autre tradition, que Kant a essayé, maladroitement peut-être, de penser en résumant les Lumières définit le peuple comme volonté de vivre sous des lois communes instituées. Ici, volonté et institution s’opposent à la domination de l’héritage. Le passé n’est plus notre code. La rationalité qui s’inscrit ainsi dans l’espace public avec cette notion d’autonomie libère de la spontanéité des pulsions qui peuvent gouverner la foule. La société civile, dans sa séparation d’avec l’Etat, n’est sans doute pas le lieu des décisions ou de la gouvernance politiques, mais elle est déjà dépassement de la famille et de ce que les Grecs considéraient comme l’espace privé qu’ils opposaient à l’espace public. Je ne dis pas que Kant a bien théorisé tout cela ni que je suis kantien, mais il appartient à une tradition différente de celle des romantiques. La foule a sans doute parfois son intérêt et la rue joue un rôle fondamental dans la vie démocratique. Nous n’avons jamais dit, dans la déclaration que nous avons signée que toute la démocratie se résumait au vote. Il y a plusieurs manières de concevoir la démocratie même à partir de principes communs. Il y a une conception ultralibérale de la démocratie (celle de l’UMP par exemple) et à gauche les conceptions de la démocratie sont plurielles. Aussi ce serait malhonnête de réduire ma défense de la démocratie à un pur soutien de la démocratie bourgeoise. Cela dit, des démocrates de tous bords peuvent faire alliance en un moment historique donné contre des forces antidémocratiques comme ce fut le cas des gaullistes et des communistes sous la Résistance. Mais je ne crois pas qu’on puisse comparer la Guadeloupe actuelle à la situation de la France sous Vichy.

Mais plus fondamentalement, je réduis si peu la démocratie à la représentation électorale issue des urnes que j’ai écrit un texte, publié dans le journal L’humanité en décembre dernier et que tu peux trouver sur internet, dans lequel je critiquais sévèrement le sarkozysme comme idéologie de la droite ultralibérale voulant nous faire croire que la légitimité démocratique fondée sur le vote était toute la république. Ce texte s’intitule Légitimité démocratique et légitimité républicaine. C’est fort de me faire passer pour un « toutou » du gouvernement actuel de la France quand je suis connu, à cause de cet article associé aussi à un autre Le cynisme des chiens, pour ma critique radicale de la politique de Sarkozy. J’ai même joint la parole aux actes en démissionnant, suivi en cela par l’écrivain Edouard Glissant, du Haut Conseil à l’intégration en dénonçant encore une fois la politique du président actuel de la France. Je crois même avoir fait l’éloge de la désobéissance civile dans certains cas. Quand Domota affirme –je l’ai lu sur le site de l’UGTG- que j’ai signé cette déclaration car Jego m’a promis  de présider une commission sur Mai 67 et que je recherche je ne sais quel poste, il oublie sans doute que j’ai refusé la légion d’honneur à deux reprises, les palmes académiques et la participation à toute commission que ce soit sous le régime de Sarkozy. Et quand Rama Yade m’a demandé de l’accompagner lors d’une mission en Haïti, j’ai catégoriquement décliné son invitation. Et moi qui voyais en Domota une nouvelle génération de militants, rompant avec les tares des dirigeants plus anciens et qui déclarais devant mes amis médusés que s’il se présentait aux prochaines élections je le soutiendrais ! Quelle imbécile ai-je été ! Mais on ne finit pas d’apprendre. Et mon cœur se soulève, cher ami, à la vue d’un tel étalage de calomnies.

L’erreur des socialistes français, qui pourrait être aussi celle de Lurel, est d’être fascinés par la victoire électorale de Sarkozy et de ne pas faire l’effort de trouver dans la contestation sociale en cours dans l’hexagone des ressorts nouveaux pour aider à contrer la politique de Sarkozy. L’erreur de l’extrême gauche, que reproduisent malencontreusement les dirigeants de LKP, est de s’enfermer dans des schémas habituels ou surannés, dans la tradition de la gauche antidémocratique issue du XIX° siècle (Jules Guesde, Marx, Blanqui), de réduire le politique au social et de se montrer ainsi incapable d’articuler le mouvement social avec d’autres formes de contestation républicaine de l’ordre Sarkozyste. Enfin, je crois (mais là encore je peux me tromper) que face à la crise de l’Etat providence d’un côté, et de l’impasse des politiques de l’autre, en France, la solution est à chercher dans le réveil de la société civile. C’est pour cela que j’ai vu dans le mouvement initié par le LKP une possibilité nouvelle de contestation de l’ordre social, qui s’appuyait sur une autonomisation de la société civile guadeloupéenne face à l’Etat et face aux représentants politiques. Dans le même temps, j’ai toujours souligné que la société civile ne peut se substituer ni à l’Etat ni à la représentation politique même si elle peut faire bouger les lignes. Pour moi, seule une intensification de la société civile pouvait produire un changement dans le peuple guadeloupéen, lui faisant abandonner ses peurs habituelles, ses impasses, et se constituer dans le débat public, dans le développement d’un véritable espace public guadeloupéen, en volonté rationnelle sujet de sa propre histoire. Mais la conception du peuple défendue d’une part par les marxistes-léninistes, d’autre part par les nationalistes et qui est celle qui domine les dirigeants du LKP ne permet pas d’aller en ce sens. Ils ratent donc le passage du social au politique, ce qui est une constante chez eux, et c’est leur antidémocratisme latent qui les a conduits à l’erreur de Basse-Terre. Lors de mes interventions à la radio, j’ai tout de même été modéré, et j’ai invité LKP à s’ouvrir aux critiques que lui adressaient certains intellectuels de la société civile guadeloupéenne. Quand je croyais que le LKP nous aurait invité à discuter, son leader Domota n’a trouvé pour toute réponse que de nous traiter à la télé de « toutous » et de proférer des menaces directes à notre encontre : « Nou ni sa ki fo ba yo » ! (ce qui signifie en créole comme chacun sait : nous avons des armes ou des batons pour les frapper.). Les dirigeants de LKP savent bien que depuis trente ans ce genre de menaces n’a aucun effet sur nous, ce n’est donc pas à nous qu’ils s’adressent mais à tous ceux qui oseraient comme nous critiquer la politique de LKP à commencer par les propres militants du collectif qui n’ont pas apprécié la prise du palais du Conseil Général. Il est significatif d’ailleurs que le Week-end dernier, LKP a organisé des assises avec les étudiants à l’université en présence d’un service d’ordre important. Comme si, là aussi, même dans une université, la pensée avait besoin de gardes. Face à ses propres impasses, le LKP a trouvé en nous un nouveau bouc émissaire au lieu de s’ouvrir à un vrai débat permettant de nous unir sans lyannaj et de prendre ensemble le virage difficile du social au politique. C’est bien dommage. Je voudrais savoir ce que tu penses de tout cela, mon  cher  Frantz. Car tu as une plus solide formation philosophique que moi, toi sans doute le meilleur d’entre nous, les professeurs de philosophie. Tu n’as cessé de continuer à travailler la philosophie constamment à la suite de tes études quand moi j’ai abandonné. Des camarades de l’AGEG à Bordeaux me disaient : ‘tu passes ton temps à lire Spinoza quand les paysans pauvres guadeloupéens meurent de faim ! ». La chose  à l’époque m’avait si profondément touché que j’ai abandonné mes études pour venir couper la canne avec les paysans et militer avec eux. Ce n’est que bien plus tard, à l’approche de la quarantaine, que j’ai repris mes études de philosophie et ai passé  les concours. Qu’est-ce qui m’y a conduit ? Les errements du mouvement nationaliste guadeloupéen qui ne cessaient de me donner à penser .Mais ne crois pas que je regrette ce passé. Il a le mérite d’inscrire ma réflexion philosophique dans l’expérience guadeloupéenne.

Je ne suis pas non plus d’accord avec l’interprétation de la citation célèbre de Césaire concernant le cri de la foule et qui constitue l’argument essentiel, si je peux m’exprimer ainsi, de votre texte. Surtout lorsque l’on connaît l’histoire politique de l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal. Dans ses écrits politiques Césaire ne cesse de se référer aux valeurs de l’humanisme, des droits de l’homme, contre le stalinisme et il s’est toujours opposé aux excès des mouvements indépendantistes. Césaire eût été horrifié par ce qui s’est passé à Basse-Terre. Sans doute y-a-t’il un décalage entre le poète et l’homme politique et lorsqu’il parle de « peuple obscur » c’est bien parce que Césaire pense qu’il faut passer de la foule au peuple. Certes, il faut entendre le cri de la foule. Mais je ne sache pas que le cri puisse tenir lieu de politique. Cela dit, toute manifestation organisée, notamment par des syndicats, ne peut se réduire à la foule. Mais une manifestation mal contrôlée peut dégénérer dans des logiques de pulsions de foule. Je suis étonné  que Marie-Claude et toi fassiez je ne sais quel éloge de la foule. Ignorez-vous les travaux d’anthropologues ou de Freud sur la foule ? Il y a une psychologie des foules qui peut menacer des démocraties déclinantes. La foule étant régie par les pulsions (dont eros et thanatos) peut exprimer positivement ce que Régis Debray nomme le « moment fraternité » comme lors de fêtes révolutionnaires en France, mais elle peut aussi s’égarer dangereusement dans des logiques mortifères sous la pulsion de thanatos (instinct de mort) et le peuple, déçu de ses représentants politiques, peut se laisser entraîner par des leaders charismatiques dans des voies dangereuses. Je ne dis pas que nous en sommes là aujourd’hui en Guadeloupe. Dans un autre registre plus psychanalytique, je suis  étonné par la dégradation du langage, tant créole que français, dans certaines manifestations comme  sur les ondes. On est loin du créole élaboré de nos aînés. Le « fann tyou  de Madame  Koury » s’inscrit dans cette dérive. Ici, thanatos se marie avec eros dans une sorte de machisme désespéré dans nos sociétés matrifocales. Il est significatif qu’un groupe politique, celui de Raymond Gama, s’intitule  Nonm  ce qui interroge mes amis psychanalystes. Comme si avec une sorte d’affaissement du symbolique, le désir qui peut être noble se dégradait en pulsion. On est très loin là d’une authentique volonté politique pouvant faire peuple. C’est parce que la foule est porteuse de ces deux possibilités apparemment contradictoires, qu’elle ne peut que toujours passer à côté de son cri. Il fallait voire la foule populaire, lors du procès intenté contre Ibo Simon par des  amis comme Jean-Marie Pean, Georges Trésor et les avocats Jabot et Hermantin .(Quand Domota déclare que Hermantin n’a jamais soutenu les Haïtiens je me demande ce qu’il espère comme reste de ce mensonge) Je me souviendrai toujours de cette foule populaire mais hirsute animé par  l’instinct de mort ! Nous avons failli être gravement lynchés. Ainsi donc,  j’interprète autrement, à l’inverse de vous deux, cette belle citation de Césaire. Dans mon article Que voulons-nous Guadeloupéens ? j’avais vu dans les belles manifestations organisées par LKP (et j’y avais même participé à la veille de mon hospitalisation) des choses positives et je disais que c’était comme si tout un peuple là rassemblé exprimait toute sa douleur existentielle. N’était-ce pas pour moi une façon d’être attentif à la souffrance dite à travers ces revendications sociales ? Par la suite, à partir des barrages, ces manifestations ont commencé à se dégrader.

A aucun moment dans notre texte nous ne parlons de « coup d’Etat » dans la prise du palais du Conseil Général par LKP. Il n’est donc pas très correct de votre part de le laisser entendre. De surcroît, dans une émission radio diffusée au lendemain de la parution de notre déclaration, je précisais que le président Lurel devait mesurer ses propos car on n’avait pas affaire à l’Etat mais à des institutions locales. Il faut distinguer entre le soutien à la politique des élus et la défense de certains principes. Quand Lurel avait réuni le premier congrès concernant l’immigration, j’avais signé avec d’autres une condamnation ferme de sa politique. T’en souviens-tu ?  Nous maintenons toutefois que c’est un acte de nature insurrectionnelle et tu comprendras sans doute que l’essence d’une chose peut se déployer dans la diversité de ses manifestations phénoménales. Un mouvement insurrectionnel ne concerne pas que l’Etat. En s’emparant d’un lieu de pouvoir symboliquement réservé aux élus et en empêchant de ce fait ces derniers d’exercer leur pouvoir, le LKP a commis un acte insurrectionnel. Le palais du Conseil Général est bien la maison du peuple, mais pas comme la place du marché ou la place à Man Reyo. C’est la maison des élus du peuple ou du peuple dans sa représentation, pas dans sa spontanéité. On parle aussi de coup d’Etat de façon imagée quand dans une association quelqu’un prend le pouvoir de façon non démocratique. Par ailleurs, il ne s’agissait pas d’Etas généraux mais du congrès des élus et  Domota et LKP étaient invités à y participer. Si les représentants du LKP y avaient participé comme lors des négociations entre l’Etat, les élus, et les syndicats, avec des manifestants dehors faisant entendre le mécontentement des militants du LKP, nous n’aurions rien trouvé à redire. Mais en envahissant le palais près de deux heures avant, en « intimidant » le personnel (intimider ne signifie pas seulement rouer de coups. Si deux ou trois cents personnes vous demandent de quitter les lieux, vous n’allez pas vous battre avec elles, vous allez obtempérer) et en déployant son service d’ordre à l’entrée, c’est comme si le LKP  se transformait de représentants sociaux invités en force invitante. Certes LKP a rangé par la suite ce qu’il avait dérangé mais comme l’a dit un de mes amis à Domota, c’est comme si un violeur rhabille sa victime en déclarant « gentiment » : « vous voyez bien qu’elle est habillée ». De quel droit agir ainsi ? demandions-nous. Si une immense majorité a soutenu les revendications sociales du LKP, notamment concernant la baisse de l’essence,  la vie chère ou les 200 euros, la même majorité qui a voté pour ses élus n’admet pas forcément la vision politique des dirigeants du collectif concernant la démocratie directe et la démocratie représentative. C’est mon cas. On peut critiquer les institutions existantes (ce qui est le fait de nombreux d’entre nous, les signataires) mais pas les principes démocratiques qui les soutiennent. Et si il doit avoir évolution statutaire, il appartient aux Guadeloupéens de trancher par le vote et il serait inadmissible qu’une force sociale quelconque puisse empêcher le processus électoral de se dérouler en toute sérénité.

Tu confonds donc la critique des élus, qui est une chose et la défense des principes de la démocratie représentative. Une conception révolutionnaire héritée en gros du marxisme-léninisme ou dans la logique de la « dictature du prolétariat » a le droit de s’exprimer. Ce n’est pas mon point de vue et j’ai aussi le droit de l’exprimer publiquement. Mais une conception politique minoritaire ne pourrait s’imposer aux Guadeloupéens. Je défends la voie révolutionnaire quand n’est pas possible l’expression démocratique. Ce fut le cas sous l’Ancien régime et les représentants du Tiers Etat ont eu raison de désobéir aux menaces du roi et d’engager le processus révolutionnaire. Ce fut le cas aussi  sous le tsarisme en Russie, à Cuba sous le dictateur Batista et dans la plupart des colonies. Mais la Guadeloupe connaît une vie démocratique depuis longtemps et on a même le droit de manifester dans les rues comme on veut et de se réunir. Enfin, Sarkozy est prêt à accorder  l’indépendance si les Guadeloupéens le veulent. Cela dit, la voie révolutionnaire a aussi ses aléas et ses dérives. Le pouvoir de la rue contre la représentation nationale avec Robespierre et Marat on conduit à la Terreur, à la dictature de Napoléon, au retour de la monarchie constitutionnelle, à la chute rapide de la seconde république quand Napoléon-le-petit, s’appuyant sur le « prolétariat encanaillé » comme l’affirme Marx dans Les luttes de classes en France, a accédé au pouvoir pour dix-neuf ans. On connaît aussi d’autres aléas de la révolution avec Castro, Staline, Mao, Pol-Pot et bien d’autres.

En conclusion, mon cher Frantz, je suis très heureux de dialoguer ainsi avec Marie-Claude et toi. Je souhaite  toutefois que nos discussions gagnent en hauteur philosophique. Je pense sincèrement que la Guadeloupe ne pourra avancer que si toutes ces choses sont débattues entre nous et surtout de façon publique. On nous reproche de n’avoir pas fait ces critiques « en interne ». Comme si nous trahissions une famille. Mais où réside cet « interne », car nous ne sommes pas membres de LKP ? Difficile dialectique de l’intériorité et de l’extériorité. C’est comme les communistes qui n’avaient pas le droit de critiquer le parti en dehors du parti. Césaire a eu le mérite de rendre publique sa critique du stalinisme. Mais comme je l’ai dit, l’espace public ne peut être celui de la famille et la critique doit accéder à la clarté du jour car elle intéresse tous les Guadeloupéens. Notre déclaration a au moins le mérite de déclencher un vrai débat si j’en crois le nombre d’interventions sur internet et personne ne peut désormais l’empêcher et le LKP épuiserait ses forces à tenter de le faire. Je pense qu’il faut continuer à développer cet espace public et que le LKP doit comprendre qu’il n’est pas toute la société civile même s’il en est une composante essentielle. Je sais, cher ami, que si on touche à un cheveu de quiconque a signé la pétition avec nous, je pourrais compter sur ton amitié. Telle est ta vertu qui manque à un René Beauchamp qui par ses actes m’oblige à ne plus le considérer comme ami. C’est cela qu’Aristote appelle l’amitié fondée sur la vertu qu’il distingue de l’amitié fondée sur l’intérêt (des associés regroupés dans un entreprise par exemple) et de l’amitié fondée sur un plaisir commun (comme celle de mon association de tango argentin).Pour le philosophe grec c’est l’amitié fondée sur la vertu qui seule caractérise la vraie philia qui peut tisser le lien social et cette vertu qui nous lie, Frantz, malgré nos divergences doit être préservée surtout dans un petit pays comme le nôtre où tout le monde connaît tout le monde ce qui ne facilite pas la prise de distance critique nécessaire au débat et à la réflexion. Nous traversons une période bien difficile pour notre pays, rien ne sera comme avant et il faut reconnaître à LKP le grand mérite d’avoir fait bouger les lignes. Je continue à trouver légitimes les revendications sociales qu’il défend, mais il nous faut faire maintenant de la politique, au sens le plus noble du terme, car je n’ai absolument aucune ambition politicienne. La Guadeloupe a besoin aujourd’hui de tous les citoyens de bonne volonté, qui veulent œuvrer, chacun dans le domaine qui est le sien, pour un pays plus beau et plus juste.

On peut poursuivre le débat par internet ou en organisant des groupes de discussion si tu veux. Je vous embrasse donc tous les deux. Une dernière chose, il y a longtemps que tu exprimes le désir de suivre mes cours de tango. Je t’invite donc avec Marie-Claude à venir nous rejoindre. Toi qui aime Nietzsche et encore plus Heidegger, n’oublie pas que c’est le premier qui avait dit que le philosophe de l’avenir sera danseur. Je t’assure que le tango enrichit l’expérience humaine mon cher Frantz. Nous complèterons donc notre amitié fondée sur la vertu par une amitié reposant dans le calme de l’amitié entée sur le plaisir. Nous pourrions toujours par la suite aller discuter autour d’un verre de rhum ou d’autre chose car je sais, qu’en ce domaine de menu plaisir, toi et moi ne nous laissons enfermer dans aucun dogmatisme.

Jacky DAHOMAY

Partager cet article

Repost 0
André-Jean Vidal
commenter cet article

commentaires

Thierry 25/05/2009 03:23

A la lecture de votre texte, et bien qu'il ne s'adresse pas directement à moi, il me vient quelques réflexions.

1/ Je ne suis pas sur que la Guadeloupe soit une société qui définit son rapport dans le scriptural. Il me semble que, en partant de la théorie que le créole est la langue fondamentale du Guadeloupéen (non pas que tous les Guadeloupéens parlent le créole pas plus que tous les guadeloupéens aiment le gwo-ka), les éléments de notre langue ("nou pran mo", "nou ja palé"...) nous invitent à croire que la contractualisation de l'engagement se fait par le dire. De fait, le contrat, l'écrit appartiennent, chez nous, à la langue française. Langue qui se confond avec le docte, la répression voire l'oppression. Je me demande donc si la société guadeloupéenne n'est pas une société d'us et coutumes, de tradition, qui se voit imposé un ordre basé sur le contrat dans des modalités qui ne sont pas une évolution naturelle de sa culture. Si le créole est notre langue, les difficultés a l'écrire sont elles les seules raisons pour lesquels les contrats sont écrits en français ? Ou n'est-ce pas tout simplement que les contrats sont une nécessité somme toute française que les guadeloupéens ne se sont pas appropriés ?

2/ Pour le moins, on peut s'interroger sur la nature des engagements entre le peuple et ses mandants, entre nous et les élus. Si le contrat qui définit les responsabilités et le champ d'action de l'élu est dans les textes français alors que la notion d'engagement du peuple est dans la "parole" créole, quel valeur politique a le bulletin de vote ? Mais peut-être sommes nous simplement victime des travers de la démocratie (à en croire Chomsky) : le peuple n'est plus responsable de rien puisqu'il y a des élus. Du coup le premier se comporte en irresponsable, et le second nie, ou renie le pouvoir du peuple.

3/ Et j'en viens donc à la question de la compétence. Il me semble évident, dans ma lecture des évènements depuis le 21 janvier que le peuple veut des représentants compétents à les représenter. C'est loin d'être synonyme, ni même induit par la compétence a remplir une fonction élective telle qu'elle est décrite dans les textes. C'est parfois même, a mon sens, antinomique. Suivant les principes législatifs en vigueur, les limites de la région (par exemple) en tant qu'institution sont à signaler aux députés qui devront ensuite proposer des lois à l'assemblée nationale. Mais s'il s'agit de représenter la Guadeloupe au nom des Guadeloupéens alors les limites doivent être présentées au peuple Guadeloupéen.

4/ Ce qui m'amène à me demander si le peuple ne conçoit pas implicitement une souveraineté guadeloupéenne à laquelle les élus faillissent inéluctablement du fait même qu'ils respectent leur mandat électif.

Le fait est que si on s'en tient aux textes, le président de la république française peut parler au nom du peuple français, mais personne ne peut parler au nom du peuple guadeloupéen. En conséquence tout le monde peut se targuer de le faire tout en déniant ce droit aux autres. N'est-ce pas là, la première ambiguïté à lever ?

André-Jean Vidal 28/05/2009 16:43


Belle analyse. Je vous encourage à récidiver !


Présentation

  • : Le blog de André-Jean Vidal
  • : Revue de l'actualité politique locale
  • Contact

Texte Libre

Recherche

Liens