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24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 23:54
TRIBUNE
LA VIE DÉMOCRATIQUE N’EST PAS UNE RETENUE D’EAU
par Caroline OUDIN-BASTIDE



Quand j’ai reçu, pour éventuelle signature, le texte plus tard publié sous le titre « Soutenons les luttes sociales mais défendons les principes démocratiques », j’ai éprouvé quelques réticences. Malgré mon adhésion sur le fond du problème posé – il est évidemment inacceptable d’empêcher la tenue d’un débat réunissant élus et membres de la société civile –, il m’a semblé qu’il y manquait une certaine prise de distance à l’égard de la démocratie représentative telle qu’elle s’exerce dans la cadre français et plus particulièrement à la Guadeloupe (modes de scrutin excluant souvent les partis minoritaires, taux d’abstention élevés révélateurs du désintérêt de nombreux Guadeloupéens pour la Chose publique mais aussi du manque de confiance de nombreux électeurs à l’égard du système). Ayant rompu au début des années 1980 avec « l’abstention révolutionnaire » qui me semblait être le masque de l’impuissance politique, j’ai trop souvent, comme de nombreux électeurs, voté « contre » pour considérer les élus comme les représentants authentiques du peuple. On ne peut, me semble-t-il, admettre, comme le fait le texte, que la démocratie représentative puisse être considérée comme « en panne » et ne pas établir un lien entre cette « panne » et le comportement du LKP. Je jugeai par ailleurs inadéquat de qualifier d’ « insurrection » une telle action : excessif au regard des faits, le terme revêt dans la pétition un sens péjoratif que l’histoire ne lui prête pas, l’ « insurrection » ayant souvent été facteur de liberté. Pour ces raisons, je décidai de ne pas signer la pétition. Engluée dans les tâches quotidiennes, j’omis cependant de faire part à mes amis de mes réflexions et je le regrette.

Le constat des carences de la démocratie représentative ne peut évidemment fonder la justification de comportements visant à interdire le développement du débat politique. Il n’autorise pas à tout mélanger, comme le fait hardiment Frantz Succab dans son texte intitulé La vie démocratique n’est pas un long fleuve tranquille. En venir – en jouant habilement sur les mots par glissements successifs – à inscrire l’action du LKP au conseil général dans « le droit de se révolter devant toutes les injustices, y compris celles qui relèvent parfois de la loi » relève d’une falsification : en quoi le LKP a-t-il usé de ce droit, de ce devoir, en empêchant un débat politique de se tenir ? N’a-t-il pas au contraire, en empêchant la libre expression, porté atteinte aux droits de citoyens de la Guadeloupe ? La faute commise n’est pas, comme le pense Frantz Succab une simple erreur tactique (une telle action, reconnaît-il, peut éloigner des alliés du mouvement), elle met en cause le projet politique lui-même, les moyens modelant nécessairement la fin1. De telles pratiques vont, me semble-t-il – mais ayant suivi le mouvement au jour le jour depuis Paris, je me suis peut-être illusionnée – à l’encontre de ce qui a amené de nombreux Guadeloupéens dans la rue : le liyannaj, mot magnifique, entre des organisations fortes de leur différence.

Plein d’ironie, Frantz Succab croit entendre, dans la pétition « Soutenons les luttes sociales mais défendons les principes démocratiques », la « symphonie des cris des vierges effarouchées ». A-t-il brutalement perdu la mémoire ? Parmi ceux qu’ils qualifient de « vierges effarouchés », nombreux sont les vieux routiers de la politique, déflorés depuis longtemps, qui ont milité dans le passé et militent d’ailleurs souvent encore dans diverses associations. S’ils se montrent si chatouilleux sur le respect du droit de parole, c’est qu’ils se sont souvent vus, dans le passé, insultés et diffamés, parfois menacés dans leur personne parce qu’ils avaient osé tenir ou écrire des propos contraires à la ligne politique qui se voulait hégémonique – « an sel chimen, an sel pèp, an sel konba, an sel owganizasyon » n’hésitait pas à proclamer dans les années 1980 l’UPLG (nous ajoutions, en riant jaune, « an sel chef »). Si Frantz Succab a pu oublier – il est vrai que la souffrance des autres n’est pas un lourd fardeau – le temps où l’exercice de la liberté d’expression en Guadeloupe était périlleux, nombreux sont ceux qui s’en souviennent et qui craignent, non sans raison, son retour.

Un évident symptôme du risque encouru est « l’analyse » que René Beauchamp propose de ce qu’il appelle « la pétition anti-LKP de Jacky Dahomay ». Une analyse, selon le dictionnaire Robert, est la « décomposition d’un tout en ses parties, [la] constitution, résolution d’un phénomène complexe en éléments nettement définis ». Loin de décomposer le texte « Soutenons les luttes sociales mais défendons les principes démocratiques », René Beauchamp l’ignore, plaçant son propos dans de tout autres champs.

Sa réplique s’organise en trois temps :

– Premier temps : Dénonciation de « l’escroquerie intellectuelle » commise par les vingt et un premiers signataires de la pétition qui se présentent abusivement, selon ses dires, comme les représentants des intellectuels guadeloupéens. Peu importe le fait que le mot « intellectuels » ne figure pas dans le texte ; peu importe que, dès la première phrase, les auteurs déclarent intervenir en tant que « citoyens guadeloupéens » ! René Beauchamp a-t-il, comme le lui demande David Dahomay dans une émouvante lettre ouverte, « rêvé » cette prétention ? N’a-t-il pas plutôt appliqué le vieil adage : Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose ?

– Deuxième temps : attaque ad hominem contre Jacky Dahomay. L’auteur adopte alors un vocabulaire carrément policier : Jacky Dahomay est le « principal instigateur » – le mot suggère le complot – d’un texte signé par vingt et un « individus » – évidemment suspects. L’assaut porte sur deux fronts : après avoir mis en doute la santé mentale de Jacky Dahomay, René Beauchamp sème le doute sur son intégrité morale. L’esprit troublé par son expérience en Haïti, Jacky projetterait sur la société guadeloupéenne son « obsession » du macoutisme ; mandaté (pourquoi pas stipendié, tant qu’on y est !) pour effectuer un travail (empêcher que les yeux s’ouvrent sur la pwofitasyon), il défend les intérêts des capitalistes, békés et des colonialistes français (théorie du complot). Que dire d’un tel discours sinon qu’il s’inspire directement des pratiques des régimes totalitaires : l’opposant politique est un fou et/ou un traître au service de l’ennemi ! Comment ne pas percevoir – sans que la paranoïa s’en mêle – une dangereuse menace dans tels propos ?

– Troisième temps : les signataires de la pétition qui sont enseignants n’ont jamais développé la moindre analyse du système scolaire et du système d’enseignement existant, ils n’ont rien fait pour les enfants issus de milieux défavorisés en échec scolaire. On ne les a jamais vus mener le combat pour kalbandé ce système et mettre une autre école au service du peuple.

Dresser un bilan de l'action du SGEG et du SPEG est ici hors de propos. S'il a élaboré le projet d'une école réellement "autre" au service du peuple, nul n'en connaît, me semble-t-il, la teneur. Un tel projet devrait au reste nécessairement se fonder sur une conception globale de ce que pourrait être, sur les plans économique, politique, social une société guadeloupéenne réellement décolonisée. Conception globale que les nationalistes n'ont pas ou n'osent dévoiler clairement. Si 85 % des Guadeloupéens sont contre l'indépendance (selon les dires d'Elie Domota sur France-Inter), c'est peut-être tout simplement  parce que, conscients de ce qu'elle peut détruire, ils ignorent ce qu'elle prétend construire.

Le peuple de Guadeloupe a participé avec enthousiasme au mouvement contre la pwofitasyon qui, par son ampleur, a certainement dépassé les attentes du LKP. Le moment est venu non de tenter de récupérer cette mobilisation en lui prêtant des buts qu’elle ne s’est pas fixés mais d’essayer de l’analyser, dans ses dimensions économique mais aussi sociale et culturelle pour en comprendre les suites possibles. Pour ce faire, la parole doit nécessairement être libre, tout doit pouvoir être interrogé2. La vie démocratique n’est certainement pas un fleuve tranquille mais elle est encore moins une retenue d’eau. Elle doit pouvoir couler librement.

LKP rouvè zyé an nou, criaient les manifestants ; il serait dommage que demain ils pensent avoir été aveuglés.

Caroline OUDIN-BASTIDE
historienne de l’esclavage aux Antilles françaises

linkhttp://www.madinin-art.net/socio_cul/la_vie_democratique_pas_une_retenue_eau.htm

1 Si, comme l’affirment plusieurs textes, le but du LKP n’était pas d’empêcher la tenue de la réunion, sa responsabilité ne m’en semble guère amoindrie. Les organisateurs d’un action politique ne peuvent se targuer de ses objectifs avoués pour se dédouaner de ses effets. Leur rôle est précisément d’anticiper ces conséquences, d’en peser le poids politique à court et à long terme.

2 Je reçois à l’instant le texte intitulé « Le sacrilège », signé de Frantz Duhamel et Marie-Claude Fouche. Virulent, il me semble participer utilement du débat politique sans jamais céder à l’insulte et à l’attaque ad hominem. Il vise en effet à stimuler la réflexion, non à l’interdire.


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André-Jean Vidal
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GANORD 25/05/2009 12:52

Merci Madame pour cette analyse remarquable et apaisée.

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