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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 20:32
Quarante ans de silence et toujours pas de bilan authentifié


Dès 1967, le bilan officiel de sept morts, après les émeutes de Pointe-à-Pitre des 26 et 27 mai, a été contesté. Lors du procès des indépendantistes, en 1968, à la Cour de sûreté de l'Etat, leur défense, et notamment Me Henri Leclerc, souligne que le nombre de morts est beaucoup plus important que celui annoncé par le préfet Pierre Bolotte. Jusqu'au 14 mars 1985, où, sur RFO Guadeloupe, le secrétaire d'Etat aux DOM-TOM, Georges Lemoine, mentionne 87 morts. "Cela nous avait tous surpris. A l'époque, on parlait d'une quarantaine de morts, sans que cela ait été vérifié", se souvient l'historien Jean-Pierre Sainton, auteur avec Raymond Gama du premier ouvrage sur la question Mé 67 (Société guadeloupéenne d'édition et de diffusion, 1985, épuisé).

"Le nombre, je ne pense pas l'avoir inventé. On a dû me faire des notes. Mais je n'ai pas le souvenir des documents sur lesquels ils s'appuyaient", dit aujourd'hui M. Lemoine, 75 ans. Guy Maillard, sous-préfet à l'époque, puis préfet de la Guadeloupe de 1978 à 1982, conteste tout chiffre supérieur à sept, mais avoue qu'il n'a "pas spécialement cherché". L'actuel préfet, Nicolas Desforges, dit ne posséder aucune archive à Basse-Terre. Même réponse au secrétariat d'Etat à l'outre-mer d'Yves Jégo, et aucune réaction au ministère de l'intérieur et de l'outre-mer de Michèle Alliot-Marie, malgré des demandes répétées. Les archives sensibles de l'armée sont couvertes par la confidentialité pendant cinquante ans, sauf dérogation.

Les registres des décès consignent huit morts dues aux émeutes : Jacques Nestor, Ary Pincemaille, Olivier Tidas, Georges Zadigue-Gougougnan et Emmanuel Craverie pour Pointe-à-Pitre, Jules Kancel, Aimé Landres, Camille Taret pour la commune voisine des Abymes. Camille Taret, jeune employé à l'hôpital, est abattu alors qu'il rentre chez lui. Aimé Landres est tué par une patrouille lors de la veillée funèbre de ce dernier. Les fils d'Emmanuel Craverie, Emmanuel et Paul Angèle, se sont fait connaître tardivement et demandent aujourd'hui réparation.

Leur père, cultivateur et travailleur saisonnier à la Sodeg, société de travaux publics, a quitté son domicile, à Lauricisque, quartier populaire de Pointe-à-Pitre, à 8 h 30, le 26 mai. Il allait à la Sécurité sociale. Il n'est jamais rentré. Ses fils l'ont retrouvé à la clinique Lemaistre, le samedi, complètement tuméfié, dans le coma. Emmanuel Craverie est mort dans la nuit. Le corps n'a pas été rendu à la famille. "Il y a eu des représailles pendant des années. Quand on voyait arriver un gendarme, on se cachait. Ils faisaient ce qu'ils voulaient", dit Emmanuel Angèle.

Combien d'autres, dont un parent a disparu, ne se sont pas fait connaître ? Qui a autorisé le préfet Bolotte à faire ouvrir le feu ? Le ministre de l'intérieur Christian Fouchet ? Le général Billotte, ministre des DOM-TOM ? Jacques Foccart, fils d'une Créole guadeloupéenne, Elmire de Courtemanche, et du maire de Gourbeyre, Guillaume Foccart ? Après l'affaire, le conseiller Afrique de l'Elysée remerciera Bolotte pour sa discrétion.

Beaucoup d'archives ont disparu. Jean Chomereau-Lamotte, reporter et photographe, raconte : "Le commissaire Canales, sa spécialité, c'était de venir après chaque manif pour exiger les clichés des photographes de France-Antilles. Cela a failli faire plusieurs fois un clash au journal." Cette nuit-là, il va développer ses images chez un photographe ami, Jocelyn Pierret, et confie son travail à un voyageur qui prend l'avion pour Porto-Rico, où l'agence Associated Press, dont il vient de devenir le correspondant, est basée. Quand il rentre chez lui, à 4 heures du matin, les gendarmes ont déjà rendu visite à sa femme pour tenter de confisquer les photos. Trop tard. Mais les originaux, reproduits dans le livre Mé 67, semblent perdus. Les archives de l'hôpital Ricou, qui pourraient être si précieuses, ont été détruites par le cyclone Hugo, en 1989.

Celles du préfet Bolotte, en revanche, ont pu être consultées par Jean-Pierre Sainton (fils du Dr Pierre Sainton, fondateur du GONG), avant d'être retirées de l'accès public. Elles montrent un préfet très politique, qui reçoit des instructions précises du gouvernement. Ainsi cette note ultraconfidentielle du 2 mai 1966 qu'on lui recommande de détruire : "En Guadeloupe, votre politique doit tendre d'une part à dresser l'un contre l'autre le communisme et l'autonomisme et, d'autre part, à séparer les socialistes en deux formations, le parti socialiste gaulliste et le parti socialiste classique ; les tenants du premier bénéficiant de votre appui, les autres étant livrés à leur impuissance."

Le docteur Guy Dramort, 86 ans, anesthésiste à l'ancien hôpital Ricou, veut bien raconter qu'il a travaillé toute la nuit du vendredi 26 au samedi 27 mai, mais pas davantage : "Pourquoi remuer tout cela ?" Parce que, comme le dit Raymond Gama : "Fé mémwa maché, Fé konsyans vansé." Faire marcher la mémoire, c'est faire avancer la conscience.
Béatrice Gurrey
Article paru dans l'édition du 27.05.09.


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André-Jean Vidal
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P.+Aimar 29/05/2009 01:51

Ce qui est le plus surprenant dans cette affaire est l'absence totale de solidarité des Guadeloupéens face à cette sale affaire. Comment se fait-il que dans cette île où tout le monde se connaît, où tout le monde sait qui fait quoi, où les liens familiaux sont immenses (tout le monde est pratiquement le cousin de tout le monde), on ne puisse rassembler dans une "association" les parents directs ou éloignés des victimes, voire des disparus. Mai 1967, ce n'était pas au XIXe siècle. Pour ma part, j'ai la mémoire exacte de tous les événements que j'ai vécu ou qu'ont vécu mes parents, amis et voisins. Et je n'ai pas 100 ans. Il n'y a donc pas en Guadeloupe de "témoins" indirects de cette affaire dont l'âge oscille entre 60 et 80 ans ?

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