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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 20:33
TRIBUNE
La départementalisation dévoyée

Ce qui s’est passé en Guadeloupe, comme en Martinique, en Guyane et à la Réunion, c’est le drame d’une départementalisation qui a été dévoyée et qui s’est, de fait, transformée en nouvelle colonisation.  Ce constat est choquant et difficile à admettre car il remet en question nos certitudes républicaines. Comment la République qui a aboli l’esclavage en 1848  et  qui près de cent ans après, en 1946, a  fait de ses  vieilles colonies du golfe du Mexique et de l’Océan Indien des départements peut-elle être  accusée de colonialisme ? N’y a-t-il pas abus de langage,  anachronisme ?
Cette accusation est si dérangeante que pendant cinquante ans,  elle a suffi à empêcher que soient entendus ceux qui, comme Aimé Césaire, dénonçaient les effets pervers  d’un système qui a transformé les économies de ces anciennes îles  à sucre en économies de transferts, condamnées à consommer  les produits  importés de France, à  voir disparaître les unes après  les autres leurs activités de production, dans l’agriculture vivrière  mais aussi dans le secteur des métiers,  qui a créé une classe moyenne de fonctionnaires,  de cadres du tertiaire,  de   petits entrepreneurs et de retraités venus de France  pour  bénéficier des  sur-salaires  et des sur-retraites de la fonction publique, qui a donné une nouvelle chance aux « Békés » à travers les grandes surfaces et l’hôtellerie.  
Cette départementalisation  devait assurer l’égalité avec la métropole. Elle  est devenue un système spécifique  qui a cumulé les anomalies fiscales comme l’octroi de mer  qui frappe les importations,  les exonérations fiscales de la loi Pons et les sur-rémunérations des fonctionnaires, alors que dans le même temps les petits salaires et les avantages sociaux,  eux aussi par dérogation, restaient inférieurs à ceux de la métropole. Ajoutez à cela l’inclusion de ces DOM dans l’espace européen dont les frontières ont été juridiquement étendues jusqu’à eux,  générant des avantages financiers considérables au prix d’une exacerbation de l’éloignement de leur environnement géographique et économique naturel.  Le système politique a  été également  perverti, fonctionnant comme une machine à obtenir de la Métropole toujours plus de crédits au nom de l’égalité républicaine et toujours plus  d’exonérations d’impôts au nom de la spécificité « domienne »,  favorisant le clientélisme  plutôt que la prise de responsabilité  des élus et des assemblées locales,  politiques, syndicales et patronales,  bridant les capacités et les initiatives d’une jeunesse  en mal d’identité,  désespérant de son avenir.

Et l’identité dans tout cela ? Elle a failli  sombrer dans une schizophrénie insupportable entre l’aspiration à l’égalité et  la frustration  de la dépersonnalisation car le système départemental tel qu’il a été pratiqué a échoué à les concilier.  Les fictions républicaines et les procédures de la démocratie ne suffisent plus à cacher cette terrible  réalité, car tous les gouvernements,  tous les élus, de droite comme de gauche, de là-bas et d’ici, ont  toujours  été d’accord pour perpétuer ce système : au nom de la République, plus d’égalité , donc plus de crédits, au nom de la spécificité, plus d’exonérations.  Ils ont  refusé de voir que  ce système bénéficiait principalement  à des Métropolitains rêvant d’ailleurs, de soleil et de vie plus facile, trop heureux d’empocher ces avantages.  Comme si l’acquisition de quelques yachts et la construction de villas  et de résidences de luxe pouvait  assurer le développement… Ils ont refusé de voir que se reconstituait une société de maîtres et d’esclaves, clivée non plus entre Blancs et Noirs, mais  entre bénéficiaires des transferts de la départementalisation et du rattachement à l’Union Européenne, plutôt fonctionnaires et métropolitains,  et les autres, agriculteurs, artisans, pécheurs et petites mains du tertiaire.  C’est comme cela qu’il faut comprendre le slogan du LKP : « La Guadeloupe est à nous, elle n’est pas à eux ».
Il ne suffit donc pas de dire que la Guadeloupe  est  la victime de son passé d’île à sucre et à esclaves. L’histoire ne doit pas servir d’alibi pour ne pas regarder  en face les effets de la départementalisation  qui, au moins autant que le passé, conditionne et explique  le présent.  La départementalisation n’a pas été ou n’est plus ce que ses promoteurs  espéraient.  Aimé Césaire le disait au  Monde en 1971.   Il n’est que temps d’en analyser les conséquences économiques et politiques, mais aussi  démographiques, sociales, sociologiques  et  culturelles, d’en repenser les résultats et les mécanismes.  Ce n’est que lorsque ce travail aura été fait qu’il sera possible de répondre aux innombrables questions  qui pourrissent la vie et obscurcissent le cœur des Domiens.  Souhaitons que les États généraux annoncés par le président de la République  ne se trompent pas de diagnostic, et  qu’ayant compris comment la départementalisation qui a détaché artificiellement les Antilles et la Guyane de leur environnement naturel,  les  a privées de toute possibilité de développement,  ils  osent chercher des solutions. Souhaitons qu’à partir de là, un accord se fasse pour rendre à ces îles  le minimum d’autonomie  de décision  qui leur permettra de sortir du cercle vicieux de  l’assistance,  de retrouver fierté et dignité.
Le 29 mars,  Mayotte, cette île  de  186.000 habitants    qui a été, arbitrairement et en infraction aux règles internationales, distraite de l’archipel des Comores en 1974, sous la pression de quelques  intrigants bien placés, a voté à une forte majorité sa transformation en département. La logique du système départemental va  donc pouvoir donner à plein et,  l’on imagine  sans peine, ce qui pourra résulter de l’emballement de ce système qui pose déjà des problèmes insolubles  d’immigration clandestine et d’application du droit commun français à une population musulmane.  Un groupe de travail, franco-comorien, le GTHN,  réfléchit à ce que pourrait être une cohabitation harmonieuse et profitable aux parties intéressées,  entre Mayotte devenue département, l’État indépendant des Comores  qui est membre de l’Union africaine et la France qui est  présente dans la région au titre du département  de la Réunion.   La solution de cette équation impossible, il serait question d’un accord international,  permettra-t-elle que ce nouveau département échappe  au dévoiement tropical de la départementalisation et ne soit autre chose  qu’une onéreuse  et absurde  recolonisation ? 
 
Michel Levallois,
Préfet honoraire, ancien directeur des affaires politiques du ministère des départements et territoires d’outre-mer  1984-1985

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André-Jean Vidal
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