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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 01:32
TRIBUNE LIBRE

EN RÉPONSE À L'ANALYSE DE M. DAHOMAY

Ayant reçu la semaine dernière une nouvelle analyse de M.Dahomay sur la Guadeloupe & les conséquences du mouvement social initié par le LKP, je me permet, en tant que syndicaliste & enseignant, de répondre à différents arguments avancés, qui me paraissent pour le moins contestables...
Guillaume MARSAULT, professeur d'Histoire géographie, SNES-FSU

Même si nous ne partageons pas les vues de M. Marsault, donnons-lui la parole.

En prenant le titre d'intellectuel, certaines personnes, membre de la société guadeloupéenne,
présentent à un public choisi, des analyses sur la société guadeloupéennes. Le mouvement social de
janvier & février derniers avait vu l'éclosion de nombreux textes plus ou moins intéressants. Les
suites de ce mouvement avait permis de marquer une pause, à l'exception de la famille Dahomay,
décidément très prolifique en textes, soit pour condamner les exagérations du LKP, soit pour
dénoncer les atteintes à la démocratie représentative. M.Dahomay père nous offre une nouvelle
analyse de la situation guadeloupéenne juste avant l'été 2009 qu'il paraît difficile de laisser sans
réponse tant elle paraît partisane & paradoxale. L'enseignant & le syndicaliste que je suis ne peuvent
rester de marbre devant ce texte fort de onze pages.
L'action syndicale
M. Dahomay produit un texte long d'analyse de la situation sociale & politique guadeloupéenne où il
remet en cause à plusieurs reprises le fonctionnement syndical en Guadeloupe. De fait, il en vient à
se poser la question des fondements du syndicalisme : les syndicalisme est-il un syndicalisme de
lutte des classes ou non ? Le syndicalisme est-il un syndicalisme d'action directe ou non ? Quelles
sont les limites de l'action syndicales ? Derrière tout ce questionnement implicite, M.Dahomay
n'apporte jamais aucune réponse tranchée, si ce n'est pour condamner ce qu'il qualifie à plusieurs
reprises de « syndicalisme voyou ». La définition qu'il donne de cette expression est plutôt floue & se
contente d'exemples (huile déversée à l'école de Sainte Anne...), sans jamais contextualiser les
actes. En effet, il apparaît très surprenant d'encenser d'une part un syndicalisme de revendications &
de nier d'autre part, le syndicalisme d'action qui lui fait suite. La force de l'action syndicale tient dans
une interprétation traditionnelle du syndicalisme au rapport de force. Le rapport de force s'établit soit
en nombre de personnes en grève ou qui défilent, soit par la peur potentielle du nombre de
personnes susceptibles de se mettre en grève. Cependant, les syndicats, quels qu'ils soient, sont
bien dans l'obligation, « d'obtenir quelque chose » pour conserver leur crédibilité auprès de leurs
adhérents. D'ailleurs, l'érosion du syndicalisme depuis 2003 dans l'ensemble des secteurs doit
indéniablement être mise en relation avec l'incapacité à « gagner des choses » face au
gouvernement & aux entreprises. Pour reprendre l'exemple de Monsieur Dahomay dans l'école de
Sainte Anne, je cite : « quand des enfants, qui ne sont pas responsables du monde dans lequel les
ont placés leurs parents, assistent à une telle violence qui, quelque part leur est aussi adressée,
comment voulez-vous qu’ils aient confiance dans le monde des adultes, dans le monde à venir
aussi, et qu’ils ne soient pas aspirés dans le cycle d’une culture de la violence ? Si on aime son
pays, on ne peut vouloir cela. », l'argumentation est pleine de bons sentiments, mais elle me fait
bondir de mon petit siège de syndicaliste. J'ai l'impression d'entendre Jean-Pierre Pernaut sur TF1
un jour de grève de la SNCF : les usagers doivent-ils subir les conséquences des revendications
portées par les cheminots ? Car c'est là le fond de la question. Une grève doit-elle nécessairement
déranger pour aboutir ? Dans un dialogue social de qualité, le préavis de grève devrait suffire pour
mettre autour d'une table les différentes parties & négocier un règlement à l'amiable (c'est d'ailleurs
le sens du préavis de grève, qui doit exposer les motifs & engendrer une négociation entre les
différentes parties). Cependant, tout un chacun sait pertinemment que dans la situation actuelle, les
négociations n'ont pas lieu, ou semblent impossibles. Pour reprendre l'exemple de l'école, l'analyse
de Monsieur Dahomay fait l'impasse complète sur la durée du conflit & son inefficacité. Malgré leur
grève, les agents étaient systématiquement remplacés dans leurs tâches par des parents d'élèves &
leur conflit s'enlisait sans aucune possibilité de sortie de crise. Sans vouloir défendre les actes,
l'action forte que Monsieur Dahomay condamne en parlant de syndicalisme voyou a permis une
médiatisation forte du mouvement de grève, une négociation soudaine & une sortie de conflit. Qui
porte la responsabilité dans ce cadre ? Faut-il pointer les syndicalistes qui deviendraient des voyous
ou l'employeur qui refuse de négocier ? Le syndicaliste que je suis avec un regard sur le moyen
terme (une dizaine d'années) doit nécessairement faire le constat que le syndicalisme de pure
négociation ne fonctionne plus parce que la partie employeur ou administrative refuse toute forme de
concession à la partie syndicale. Le syndicalisme d'action apparaît fatalement comme la seule porte
de sortie dans de plus en plus de conflits sociaux, voir les divers exemples de mobilisation tant en
métropole qu'en Guadeloupe. C'est le corollaire de la disparition de toute forme d'espoir de
négociation. On ne peut se satisfaire de cette tendance, mais il faut bien constater qu'elle porte
quelques fruits actuellement, même s'ils peuvent paraître bien étranges. « Les dirigeants syndicaux
ont du mal à contenir le syndicalisme voyou et on peine à retrouver la dynamique du début du
mouvement. » Est-il souhaitable de contenir ces actions fortes & dures ? Il paraît évident que non car
elles seules permettent en l'état d'obtenir des résultats. Quel syndicat a obtenu une véritable victoire
si ce n'est le LKP ?
« Les élus pour l’essentiel se taisent, traumatisés par les effets du grand mouvement social. » Peut-
être doivent-ils réfléchir à l'ampleur de ce mouvement, & aux lourdes erreurs commises qui ont
amené le LKP de pouvoir demander avec raison des comptes, aux entrepreneurs, mais aussi aux
collectivités territoriales & à l'État. Le silence peut avoir des effets bénéfiques s'il s'agit de réflexion,
non d'un mépris pour le mouvement syndical.
« Les divisions éclatent au sein de LKP et on ne sait plus comment fonder une nouvelle solidarité. » il
est surprenant de voir qu'un connaisseur aussi subtil que M.Dahomay n'est pas perçu dès le départ
que l'amalgame d'organisations politiques, syndicales & associatives avait un certain nombre de
points communs, dont la plateforme signée par tous, mais aussi des divergences très lourdes qui ne
peuvent perdurer sur le long terme. L'association temporaire de syndicats comme le SPEG & de
fédération comme la FSU ne peuvent avoir de buts communs sur le long terme. C'est la force du LKP
d'avoir uni 49 organisations dans un but commun. « Son succès a fait même rêver des militants
politiques et syndicaux de l’hexagone. » Combien ont réellement tiré des enseignements de ce
mouvement ? Combien d'hommes politiques sur le plan national ont tenté d'utiliser ce mouvement à
des fins personnelles & sans aucun lien avec la réalité du mouvement LKP. L'ampleur de la
mobilisation a pu faire rêver, pas les idées maoistes de certains ! Les syndicalistes & politiques se
sont intéressés à l'ampleur du blocage, non aux idées véhiculées derrières. Les adeptes de la IVème
Internationale y ont vu un moyen de développer un grand soir quelconque, rien de plus.
L'analyse du LKP faite par M.Dahomay est totalement subjective. L'analyse ubuesque & romantique
de la première phase, est aussi biaisé en positif que la suite des événements en négatif. Encenser la
première partie de la grève, exemplaire car sans incident occulte la réalité syndicale : pendant toute
cette période, aucune avancée n'a eu lieu, malgré les espoirs vite échaudés, des promesses de
M.Jégo. N'importe quel syndicaliste dans la même situation aurait eu le même dilemme : continuer à
revendiquer une plateforme globale & risquer de ne rien obtenir, ou recentrer les revendications dans
le champ du possible & tenter d'obtenir quelque chose. Comment obtenir syndicalement quand on
manifeste doctement pendant 35 jours en essuyant le mépris du champ politique & administratif ?
Quelle autre solution que de durcir la situation ? La montée en puissance a été raisonnée. Le pouvoir
avait la possibilité de sortir de la crise plus tôt. Jego aurait été entendu par le gouvernement, la
situation eut pu être différente. La violence est toujours regrettable, mais quelle autre option que les
blocages quand il ne se passe rien alors que 25% de la population est dans la rue pacifiquement ?
L'action politique
Le texte de M.Dahomay tente de décliner une analyse politique de la stratégie du LKP. « Elle est
éminemment politique. Ce pourquoi le passage du social au politique est toujours un saut périlleux.
C’est ce saut qui a été raté. »En affirmant que le LKP a une stratégie politique, il serait intéressant
sans aucun doute d'éclairer la lanterne des lecteurs : quelle est cette stratégie politique que
M.Dahomay condamne ? Quels sont les textes de référence programmatiques du LKP ? Je n'en
connais aucun. Pour la simple & bonne raison que le LKP est apparu très clairement dans un champ
exclusivement revendicatif d'un point de vue social sans jamais décliner aucune ambition politique,
au sens institutionnel. En effet, on peut considérer que le LKP a fait de la politique simplement au
sens philosophique de la participation à la vie de la Cité. L'union très large du LKP n'a été possible
qu'à cette condition là ! La condamnation de ce qui n'a pas eu lieu n'a aucune raison d'être ! Les
dirigeants médiatisés du LKP sont des dirigeants syndicaux, qui à la manière des adeptes de la IVème
internationale, n'ont aucune envie d'accéder au pouvoir, & ne veulent surtout pas mener une
réflexion politique autre que la Révolution. L'anti-intellectualisme décelé par M.Dahomay n'est qu'une
dérive marginale d'un petit nombre & n'est qu'une déclinaison du maoïsme revendiqué par certaines.
L'analyse des événements du conseil général est exagérée & subjective des événements du CG. Il y
a même une interprétation partiale d'un événement banal. Analyser l'action politique d'un mouvement
syndical est une erreur d'analyse grave ! M.Dahomay explique que les dirigeants du LKP sont des
dirigeants politiques : M.Domota est le leader d'un parti politique ? L'UGTG est un parti politique. La
FSU qui joue un rôle majeur dans les négociations actuelles des contrats aidés est un parti
politique ?
« Les luttes sociales ont toujours eu un principe politique cohérent ». L'argument d'autorité tombe,
telle une sentence définitive. Sauf à croire à de grands principes romantiques, l'analyse historique
des mouvements sociaux sur les derniers siècles balaye d'un revers de main cet affirmation infondée
! Quel était le principe politique cohérent des vignerons languedociens en 1907 ? Quel était le
principe politique cohérent des nu-pieds de Normandie en 1635 ? Quel était le principe politique
cohérent des grèves de 1995 ? La liste exhaustive serait impossible à dresser de l'ensemble de ces
mouvements sociaux dont la finalité n'a jamais été politique.
L'utilisation de la référence Karl Marx est intéressante, mais contestable dans la présente situation.
Marx est un fantastique théoricien, il ne reste qu'un théoricien. Passer de la théorie à la pratique
reste un enjeu complexe & tous ceux qui ont tenté d'appliquer les principes marxistes à une société
s'y sont tous brulé les doigts & la raison...
« refonder le politique dans notre pays sur des bases nouvelles. » Autre sentence forte de
M.Dahomay qui apparaît totalement décontextualisée. La longue critique des choix politiques ou
plutôt des non choix politiques du LKP élude totalement une nécessaire réflexion sur le système
politique guadeloupéen, sans faire l'économie de l'ensemble de ses travers. Pour ne prendre que
quelques exemples le clientélisme politique, comme par exemple au PS (les votes internes au PS
sont un exemple affligeant...) dessert sans aucun doute autant le politique que les événements du
Conseil Général. La collusion très forte entre le monde politique & l'économie sont un autre point qui
mériterait une réflexion & une critique acerbes. Les choix politiques menés qui aboutissent à
l'élection d'un président de conseil général à l'unanimité ne rendent pas le débat politique très
cohérent pour employer un euphémisme.
La proposition de M.Dahomay concernant le politique est plus que surprenante : « ...de normes, de
valeurs ou de principes définissant le sens du vivre ensemble, ferait un bon en avant car il s’agirait là
d’une première forme de ré-institution du social ou de refondation de la chose politique. » Doit-on en
conclure que ces valeurs & principes n'existent pas à l'heure actuelle ? Le petit enseignant de la
République que je suis, pensait naïvement que les seules valeurs & principes fondamentaux d'une
société démocratique ont déjà été définis dans la Déclaration des Droits de l'Homme & du Citoyen, la
Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, & le programme du Conseil National de la
Résistance qui pose les fondements de l'État providence.
La problématique de l'éducation
Au milieu de cette diatribe contre les excès supposés du LKP, & de ses choix politiques, M.Dahomay
fait une sorte d'aparté sur le système éducatif guadeloupéen, plutôt surprenante !
« l'école vise le bien commun ou public ». Le texte nous gratifie d'un nouvel argument d'autorité,
pourtant fortement contestable. L'auteur devrait sans doute élargir sa vision de l'École à ce qu'elle
est aujourd'hui, avec des collèges issus de l'éducation prioritaire, des collèges ruraux... L'École vise
à formater un enfant dans des critères d'employabilité. La construction du citoyen est de plus en plus
abandonnée par les programmes d'enseignement. La mise en place du socle commun de
connaissances & de compétences au collège en est l'élément le plus frappant. L'École n'est
émancipatrice que pour celui qui réussit, celui qui entre dans le moule. Mais qu'en est-il de ceux qui
se retrouvent abandonnés sur le chemin de l'échec scolaire ?
« L'école apprend à penser et agir » Le petit enseignant que je suis est ravi de l'apprendre. Cette
affirmation est sans doute une réalité au lycée Général... où ne vont que 30% d'une classe d'âge.
Mais les autres ? L'école a des vertus & il ne s'agit pas de la supprimer. Mais vouloir la réformer pour
la rendre démocratique, voilà une ambition ! L'école n'exerce plus qu'un tri social visant à créer une
mixité des élites, ce qui est tout à fait inacceptable. Vouloir revenir à l'école mythique des hussards
noirs de la République qui ne scolarisait qu'une élite est une utopie & n'offre aucun débouché pour
les enfants du peuple guadeloupéen. « Le maître qui m’a le plus marqué de toute ma scolarité est un
instituteur. Je n’aimais pas trop Loulouse. Loulouse, c’était un petit martinet avec lequel il nous
battait. Une faute d’orthographe, au premier trimestre, c’était un coup de Loulouse. Une faute, au
troisième, c’était trois coups de Loulouse. » Qu'est-on sensé en conclure ? Que les châtiments
corporels étaient bons pour l'orthographe des élèves. « Il a dit ceci que je n’oublierai jamais : « Ti
moun a la répiblik, sé la yo ka pasé ! ». Il nous a mis en colonne par deux et nous avons traversé
fièrement la cour de la dame subitement silencieuse et médusée, le couteau pointé en l’air comme
on ne sait dans quelle interrogation muette mais respectueuse. On n’oublie pas de tels maîtres. » Il
est passionnant de voir l'admiration d'un professeur pour son ancien maître, mais honnêtement
Pagnol en son temps décrit bien mieux ce type de sentimentalisme réactionnaire d'une éducation en
France éternelle dure mais juste. Voir des enseignants regretter que leurs élèves ne les gratifie pas
d'une reconnaissance sentimentale montre le profond malaise qui semble exister dans la profession !
La demande syndicale d'une véritable revalorisation atténuerait peut-être ces vagues à l'âme
sentimentaux. Il me semble que la fonction d'un enseignant n'est pas d'attendre de sentiments de la
part de leurs enseignants.
« L’idéal de l’école républicaine qui a animé nos anciens maîtres a toujours eu une dimension
universelle. Ensuite, il faut toujours se méfier de la plainte constante quant au délitement des valeurs
traditionnelles comme si il y avait là une crispation conservatrice sur une société passée qu’on
magnifie. » Le constat apparaît en contradiction  avec ce qui a été écrit précédemment. La dimension
universelle des anciens maîtres servait à la construction d'une mixité des élites. Combien d'élèves
arrivaient en cycle secondaire sous la IIIème République ? Actuellement, la démocratisation permet à
100% des élèves d'aller au collège & à 80% d'une classe d'âge au bac. Le sempiternel niveau qui
baisse est à oublier ! Il est sûr qu'en envoyant travailler les gens du peuple à 12 ans comme au
Royaume Uni le niveau de ceux qui restent dans la scolarité serait largement meilleur...
« Dans les écoles, les enseignants rasent les murs taraudés par on ne sait quel honte ou quel
désespoir. » Peut-être faut-il utiliser ce constat pour le relier au choix politique de diminution des
moyens humains & de précarisation accrue des personnels présents dans les établissements.
« la tradition des coups à l’école est une mauvaise chose que pratiquaient nos maîtres dans une
survivance macoutique issue de l’esclavage, ce pourquoi je n’aimais pas Loulouse d’ailleurs. » N'y
avait-il donc pas de châtiments corporels dans l'enseignement occidental ? Les châtiments corporels
sont donc tolérables dans l'Occident qui n'a pas connu l'esclavage ? Raisonnement absurde, à
l'opposé d'une réflexion qui se veut ouverte sur l'extérieur !
Les grands principes & leurs fondements
Le texte de M.Dahomay fait sans cesse référence à des grands principes, sans toujours en préciser
les fondements. Cependant, très souvent, il est fait une référence incontestable à une morale judéo-
chrétienne pleinement assumée. On peut ainsi lire qu'il existe un « principe moral transcendant », ou
encore « on peut admettre tout de même qu’il existe bien des valeurs transcendantes sans
lesquelles l’humanité ne serait pas l’humanité ». Sans aucun doute est-ce être un affreux que de
s'interroger sur un raisonnement politico-syndical derrière le prisme de la morale chrétienne. Il me
semblait que les débats du XIXème siècle, mais aussi & surtout la loi de 1905, avaient permis de
définir deux espaces clos & étanches : celui de la vie publique, laïc & fondé sur la raison, celui de la
vie privée, laissant une entière liberté de conviction à tous. Revenir sans cesse sur de grands
principes qui font référence à une morale chrétienne pose un problème lourd : car quelles que soient
les vertus que l'on peut trouver dans la morale chrétienne, elles reposent  sur du sentiment, du
ressenti, de la croyance, qui présuppose que tout un chacun y adhère. Partir de cette morale
chrétienne comme fondement d'une société, guadeloupéenne ou autre, c'est exclure de facto les
agnostiques, les athées, les croyants non chrétiens... Cela représente une ambition bien restrictive
pour un champ de réflexion qui doit être nécessairement vaste ! Le plus souvent, la croyance
s'oppose à la raison. Il n'est point besoin ici de développer, le XIXème siècle & Darwin ont permis de
trancher le débat définitivement. La Guadeloupe est ancrée dans une Histoire liée à la France, où
l'enseignement est clairement évolutionniste & non créationniste. Les principes moraux fondés sur la
doctrine judéo-chrétienne ne peuvent plus avoir leur place dans le débat politique d'une Guadeloupe
du XXIème siècle ouverte sur le monde.
On ne peut amener sans cesse les références à l'esclavage dans le débat, sans le lier
immédiatement à une critique de la religion catholique. Cette religion, qui vient des colons européens
est imposée aux esclaves dans le but de mieux les asservir, pour éviter qu'ils se révoltent. La religion
catholique est le corollaire de l'esclavage : si l'on considère à juste titre que le premier est un crime
contre l'Humanité imprescriptible, il faut regarder l'autre au travers ce prisme.
D'ailleurs, après avoir longuement parlé de grands principes transcendants, jamais réellement
définis, M.Dahomay parvient au constat suivant : « Si c’est bien la raison plutôt que le sentiment,
même celui de fraternité, qui fonde de tels principes, c’est toujours une raison située historiquement,
dans des sociétés données. Il y a bien une rationalité voire une universalité comme celle des droits
de l’homme, mais c’est une rationalité construite. » Paradoxe & contradiction avec ce qui a été écrit
tout au long du texte. La construction de la rationalité est une nécessité, puisqu'elle n'est pas posée
comme la théologie, mais est construite par la réflexion, & est susceptible d'évolutions liées aux
découvertes de la science, à une pensée qui se construit tous les jours.
Malheureusement, après ce constat plutôt juste, d'une pensée rationnelle, le texte reprend
immédiatement le chemin de l'irrationnel, du mystique : « Si la tradition, pour nous modernes, n’a pas
d’autorité en tant que telle, on ne saurait élaborer une autorité moderne sans un dialogue critique
avec la tradition. » Quel dialogue avec la tradition peut-on entretenir, si l'on convient, dans le
paragraphe précédent que tout se construit sur les progrès de la rationalité : faut-il envisager que des
choses disparues avait du bon ? La tradition plaçait l'homme au-dessus la femme, plaçait l'homme
dans la sphère de l'extérieur, du politique, la femme dans le monde de l'intérieur. Bourdieu a écrit
cela bien plus clairement. Faut-il réévaluer les vertus de la tradition judéo-chrétienne que l'on vient
de condamner pour ses liens avec l'esclavage, avec une pensée ancrée sur des principes
réactionnaires ? Faut-il revenir à la tradition de la violence sociale jusqu'aux origines du « œil pour
œil, dent pour dent » ?
Faute de choisir entre principes judéo-chrétiens traditionalistes, & rationalité construite, l'auteur nous
sert des poncifs lourds, sans analyse & qui apparaissent une nouvelle fois comme des arguments
d'autorité : « Ce qui est sûr, cependant, c’est qu’aujourd’hui, les familles sont gravement divisées, le
taux de délinquance flambe, les prix aussi et les profiteurs relèvent la tête, la vie est aussi chère,
malgré des conquêtes sociales indéniables. »
La fin du texte ramène à un sentimentalisme, à l'irrationnel, à l'autoflagellation collective, liée à la
religion catholique sans proposer aucune solution.«  Mais les échecs du LKP sont aussi les nôtres et
nous sommes tous condamnés à faire autre chose. », & les dernières phrases reviennent encore &
toujours sur ces grands principes dont nous ne saurons finalement pas plus, « que nos tentatives de
mises en commun de nos paroles voire de nos actes ne se fassent pas sans le respect de certains
principes. »
Ce texte de M.Dahomay propose une analyse caricaturale du mouvement social vécu en
Guadeloupe récemment. L'analyse se fonde sur une critique violente du syndicalisme d'action, sans
prendre la peine de confronter ce syndicalisme à la société & aux institutions auxquelles il est
confronté. L'analyse politique n'apporte rien, si ce n'est un soutien implicite aux hommes politiques
en place. Toujours présentés comme sages & supérieurs au mouvement social, justement incapable
de devenir politique, les hommes politiques présenteraient toutes les qualités pour continuer à
fonctionner sans prendre en compte la société. Le mouvement social n'aurait aucune légitimité, la
démocratie représentative serait la panacée. Face à cette analyse, il apparaît nécessaire de se
demander : dans ce monde merveilleux où le politique est parfait, pourquoi la Guadeloupe a-t-elle été
frappée par 44 jours de mouvement social intense ? Ce paradoxe renvoie à la grille d'analyse
choisie, qui est celle d'une morale judéo-chrétienne passéiste, dont l'Histoire a montré tous les
travers & les horreurs. L'Éducation, prise en exemple, même si elle apparaît quelque peu hors sujet
dans le débat, renvoie aux mêmes paradoxes : le constat d'une nécessaire évolution, mais avec une
grille d'analyse qui ne regarde que vers un passé mythique & révolu.
On en vient à se demander si le texte n'est pas finalement un plaidoyer de classe, où M.Dahomay
reproche finalement au peuple d'avoir osé se révolter contre ses élites, & se sent lui-même menacé
par ce mouvement, réagissant en s'ancrant dans un passé où le contrôle du peuple par les élites
était total. La référence à l'École élitiste & méritocratique d'antan n'est pas neutre : elle renvoie à un
passé qui permettait une reproduction des élites tout en assurant à une toute petite minorité un accès
à cette élite. Cela renvoie au projet de l'actuel président de la République, qui cherche à construire
une mixité des élites en laissant sur le chemin l'immense majorité des classes populaires.
Est-ce là le projet de M.Dahomay pour la Guadeloupe ?
Guillaume MARSAULT, enseignant en Histoire géographie, syndiqué au SNES-FSU

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