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25 juin 2009 4 25 /06 /juin /2009 02:22
Congrès des élus régionaux et départementaux du 24 juin 2009,
Conseil Général de Basse-Terre
Intervention publique
Messieurs les Présidents,
Mesdames et Messieurs les élus,
Cher-e-s Concitoyen-ne-s,
 
Je souhaiterais soumettre à votre jugement, en tant que jeune intellectuel engagé – même si j’emploie ici le mot intellectuel avec beaucoup de circonspection et de modestie – ces réflexions critiques que m’inspire le thème de ce Congrès :

Vous me permettrez je l’espère ce détour, car je souhaiterais m’attarder un instant sur quelques questionnements liés au statut départemental de nos territoires insulaires, et à ses conséquence économiques et sociales. En effet, on peut lire et entendre ici ou là ces jours-ci, des opinions s’exprimant aussi bien au niveau local qu’à l’échelon national, et reflétant à peu près la même idée : La départementalisation aurait été une erreur historique ; soixante après elle serait un échec ; elle aurait engendré une société de l’hyperconsommation et de l’assistanat.  
Je considère pour ma part qu’il est sain et même salutaire pour le devenir de nos fragiles sociétés insulaires, que de tels questionnements et débats aient lieu, que notre mode d’appartenance à la République française soit réinterrogé. Aussi, permettez-moi présentement d’y ajouter mon grain de sel :

C’est dans un contexte historique particulier – au sortir de la Seconde guerre mondiale – que les éminents représentants de nos territoires d’outre-mer – Gaston Monnerville, Raymond Vergès et surtout Aimé Césaire – déposent une proposition de loi demandant l’égalité en droits avec la métropole. Ainsi, la loi du 19 mars 1946 érigeant nos anciennes colonies en départements français, est adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale. La départementalisation a donc été un choix conscient de nos concitoyens de l’époque, au travers de leurs représentants élus, et non un choix imposé depuis Paris. J'y vois sur ce point, une certaine continuité de l'Histoire, dans la mesure où toutes les luttes menées par les esclaves pour leur liberté, et leurs descendants par la suite – notamment après 1848 – auront tourné peu ou proue autour des revendications d'égalité en dignité et en droit, et la revendication du statut de citoyen à part entière.

Pourtant, dès 1948, Aimé Césaire lui-même s’inquiète et dénonce la mauvaise foi du pouvoir exécutif à vouloir pleinement appliqué ce nouveau statut départemental. Je le cite : « Une loi votée depuis mars 1946, …, n’a encore reçu le moindre commencement d’exécution, et cela, au mépris du vœu constamment exprimé par les populations que nous représentons, comme au mépris du vœu exprimé par le Parlement. De tels atermoiements sont inadmissibles et ne peuvent que porter préjudice au prestige de la France et de la République. »

De Gaulle traînera des pieds dans les années 50-60 avant de faire appliquer les lois et décrets découlant en outre-mer de ce nouveau statut départemental. Et l’on ne peut passer sous silence les nombreuses fraudes électorales qui eurent lieu durant cette période, avec la complicité passive ou quelques fois délibérée des représentants de l’Etat en Guadeloupe. Et l’on ne peut non plus passer sous silence les nombreuses violations des droits de l’homme perpétrées par les forces de répression, mai 1967 étant de ce point de vue l’événement le plus emblématique. Et l’on ne peut taire enfin le fait que dans les DOM le SMIC ne sera aligné sur la métropole qu’en 1996, et le RMI seulement en 2002.

Pour paraphraser à nouveau Aimé Césaire : « Citoyens entièrement à part, plutôt qu’à part entière. »

L’histoire récente de la départementalisation pourrait ainsi se résumer, certes de façon caricaturale, à un lent aboutissement, avec ses contradictions et ses déceptions, de l’égalité en droits et en dignité. Et l’on pourrait s’interroger sur la portée symbolique de l’accord Jacques Bino concernant l’augmentation de 200 euros des bas salaires, l’Etat y contribuant à hauteur de 100 euros. Ne pourrait-on pas y voir là un mouvement intégrationniste dans le fond, malgré son expression identitaire ?

Mais arrêtons-nous un instant sur cet accord Bino. Certes, cet accord est précaire car il ne garantit la part de l’Etat que pendant 3 ans. Et la part des collectivités elle, n’est garantie que pour un an. Alors que ferons-nous dans un an ou 3 ans ? Demanderons-nous aux salariés ayant perçu ces 200 euros d’y renoncer du jour au lendemain ? Cela serait injuste socialement, voire même insoutenable. C’est pourquoi l’idée d’un « SMIC DOM », supérieur à celui de la métropole car tenant compte du niveau des prix ici, doit être sérieusement envisager, quitte à ce que ne soient concernés que les salaires inférieurs à 1,4 SMIC. D’autant que cette revalorisation du SMIC peut se faire par simple décret. Et puis cela permettrait aussi de réparer une injustice flagrante entre les salaires du public majorés de 40%, et ceux du privé qui ne bénéficient pas tous du 13ème  mois, loin de là.  C’est donc une revalorisation par le haut qui doit être envisagée, et non un nivellement par le bas.

Pour ceux qui s’inquièteraient à juste titre des conséquences pour les entreprises d’une telle revalorisation, je citerai un simple exemple : En 1996, lorsque le SMIC a été aligné sur la métropole, et à la seule charge des entreprises locales, a-t-on observé une récession économique ? Non, bien au contraire, il y a eu un regain d’activité économique à partir de cette période. Simplement parce que lorsque vous augmentez les bas salaires, une part substantielle de cette revalorisation est directement réinjectée dans le tissu économique, les bas salaires ayant toujours du mal à épargner.

Et pour ceux qui au sein de l’administration centrale s’inquiètent du niveau très élevé des transferts de fonds publics vers nos départements, je voudrais tordre le cou à de fausses évidences : Sachez que la dépense publique est en retard dans les DOM par rapport au niveau moyen français ; les niveaux de biens publics adressés à chaque habitant restent encore éloignés de la moyenne hexagonale. Voir sur ce point certaines études de l’INSEE.

Et pour ceux qui enfin voudraient en finir avec « l’assistanat »  – y compris d’ailleurs au sein du LKP, le RSTA ayant été préféré au RSA, alors que ce dernier était nettement plus avantageux pour les familles modestes avec enfants –, auront-ils le courage d’aller jusqu’à prôner la suppression des prestations familiales ou du RMI ? Les tenants du darwinisme social et de l’ultralibéralisme ne disent pas autre chose ! Quoi ? pensent-ils qu’en rompant avec ce grand principe de la protection sociale des plus faibles, ils éradiqueront en un claquement de doigt le chômage en outre-mer ? Croyez-moi, ceux qui survivent avec des prestations sociales préfèreraient infiniment mieux exercer une activité salariée valorisante. Le problème est donc essentiellement lié à l’étroitesse du marché du travail en outre-mer, qui ne permet pas d’absorber tous les demandeurs d’emplois. L’on connaît sur ce point le taux de chômage record de nos départements. Et ceux qui opteraient plutôt pour baisse généralisée du coût du travail – y compris par la baisse des salaires –, ne feraient que rétrécir encore ce marché de l’emploi, fortement dépendant de l’activité économique très introvertie.

Certains n’hésitent pas à avancer l’idée pour les DOM de développement économique endogène. Qu’est-ce à dire, que nous devrions envisager une autosuffisance alimentaire, ainsi qu’une économie de production en lieu place de l’importation ?   En d’autres termes, vu les contraintes structurelles – notamment l’absence de matières premières – et la pression démographique de nos territoires, d’aucuns nous proposent donc de renoncer au lent processus de rattrapage par rapport à la métropole des niveaux de vie et des retards de développement commencé depuis la départementalisation, et de revenir soixante ans en arrière au temps du gouverneur Sorin, c’est-à-dire à un système économique en temps de guerre !

Ce serait pure chimère que de croire que nous pourrions parvenir sur une si petite île, avec le niveau de développement qui est aujourd’hui le nôtre, à une autosuffisance alimentaire. Bien sûr, il faut encourager toute production locale, à commencer d’ailleurs par l’élevage et l’agriculture, même si ce secteur mérite d’être fortement fédéré et les moyens mutualisés. Mais nous ne pourrons vivre à l’écart de la mondialisation économique et de la division internationale du travail, même si nous devons dénoncer ses excès et ses écueils. Nous devrons donc nous concentrer sur les secteurs d’avenir et à forte valeur ajoutée : Je pense plus particulièrement à l’industrie du tourisme, aux énergies renouvelables, aux entreprises de haute technologie, ou certaines industries agroalimentaires. Et nous avons un atout considérable par rapport à nos voisins caribéens, c’est le niveau d’éducation et de formation de nos concitoyens, même si des progrès doivent encore être accomplis dans ce domaine. Mais dans tous les cas, cela suppose aussi un changement radical dans notre rapport au travail, et une refondation du dialogue social.

Ce que j’essaie de vous dire en ce laps de temps trop court, c’est que dans le fond, deux choix s’offrent aujourd’hui à nous : poursuivre une continuité historique – mais qui est toujours un défi à relever, car l’appartenance à la République française de nos territoires ne va pas de soi, vu nos histoires et nos identités singulières –, ou rompre de façon radicale avec cette histoire. Ou pour reprendre l’expression du LKP, « déconstruire » ce qui a été construit, au risque d’engendrer une instabilité économique, sociale et politique lourde de dangers. Aussi, la venue du président de la République en Guadeloupe n’est pas anodine. Nul doute que des changements profonds vont être proposés, prétextant de  conclusions hâtives et mal interprétées émanant des états généraux. Car l’on connaît le souci de ce Gouvernement de réduire la dépense publique, au détriment trop souvent de la solidarité envers les citoyens les plus modestes et les territoires les plus fragiles. Il faudrait une révolution de la fiscalité en France pour une vraie équité devant l’impôt – et non un bouclier fiscal pour les plus riches –, mais c’est un autre débat.

Qu’on ne s’y trompe pas pour autant, je ne suis pas obnubilé par un statut départemental qui ne serait susceptible d’aucun changement substantiel. Au contraire, je défends pour ma part le principe d’une Assemblée unique, avec des compétences politiques de premier plan. D’autant que dans le cadre du projet de réforme proposé par Balladur, un tel changement semble inéluctable. Mais toujours en demeurant dans le cadre de la République française. Car je crois que nous pouvons très bien vivre notre guadeloupéanité d’un point de vue de l’identité culturelle, tout en faisant partie d’un ensemble politique plus vaste. Mais l’autonomie politique ne signifie pas pour autant le largage financier par la métropole. Une telle autonomie financière de nos collectivité publiques ne peut être que très progressive et tenir compte des retards structurels et des handicaps qui sont les nôtres.

Quoi qu’il en soit, les guadeloupéens seuls sont maîtres de leur destin. Personne ne peut décider à leur place de ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes. Et autant dire que les états généraux d’initiative gouvernementale ont raté l’occasion de recueillir massivement l’avis de nos concitoyens.  Ce ne sont pas nos concitoyens qui doivent aller à la rencontre des états généraux, mais le contraire. Il faut donc souhaiter que le projet formulé ce jour par le Président du Conseil général, et auquel personnellement j’adhère sans réserve, ne ratera pas son but. Ce sont de vrais états généraux d’initiative locale qui sont proposés, et qui tranchent nettement avec les « états généraux Sarkozy » organisés dans la précipitation, et non sans une certaine improvisation. Avec des délais suffisants pour des débats apaisés, et surtout une organisation par quartiers, par communes,  et par territoires. Espérons donc que nos concitoyens sauront se saisir de cette ultime chance pour faire vivre les débats – cela me semble essentiel – et donner leur avis.

L’avenir de la Guadeloupe est ce prix.

Je vous remercie d’avoir prêté attention à mes propos.

David Dahomay, « leader d’opinion. »


C'est avec plaisir que nous ouvrons nos colonnes à tous ceux qui souhaitent, avec circonspection, sans diffamation, sans diatribe stérile, avec le seul souci de l'alimenter, poursuivre le débat sur l'avenir institutionnel de la Guadeloupe
AJV
Tous envois doivent être adressés à aj.vidal@yahoo.fr

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André-Jean Vidal
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ou suis-je? 25/06/2009 04:00

mon pseudo a lui tout seul résume l'etat d'esprit de nombreux compatriotes de l'archipel guadeloupéens croisés ici et là durant les 6 premiers mois de l'année.

Derriere ce pseudo interrogatif se deroule un debat existentiel interieur majeur ,pour moi et ma famille.Une question me taraude,seraisje encore suffisamment maitre de mon choix d'aller vivre ailleurs qu'en guadeloupe demain?je ne suis pas béké, ni chef d'entreprise, je tiens a le précise.
Autrement dit , le positionnement des élus guadeloupéens et les revendications des acteurs syndicaux, depuis janvier 2009 , ont contribué a me sentir parfois etranger dans mon propre pays.

Des lors ,comment demander a moi, comme a des milliers guadeloupeens de toutes professions et origines ,de se sentir rassurés...

Monsieur Dahomay lui meme nous fait part de ses inquietudes sur la confiance qu'on pourrait accorder au chef de l'Etat ;a qui il prette l'intention de nous débarquer pour causes d'avaries financieres du navire France.

Alors Papa,c'est décidé on rentre aux saintes et là on prepare la risposte contre les dérives anti démocratiques des tenants d'un guadeloupe ethnocentrée...Ces propos de mon fils me laisse esperer que rien est encore définitivement perdu.

S'il faut se battre sur le terrain politique là ou j'ai mes racines -pour sauvegarder ma liberté et un avenir a mes enfants - alors,oui je le ferai.

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