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31 mai 2011 2 31 /05 /mai /2011 18:16

CEREMONIE « Limyè Ba Yo ! » Vendredi 27 mai 2011 – Pointe-à-Pitre
Discours du président du Conseil régional Victorin LUREL

 

« Yo té sa yo té, pou jodijou, nou sé sa nou yé ». ` « Ils furent hier, pour que nous soyons ce que nous sommes aujourd’hui... » et sans eux nous serions ces « arbres sans racines » qu’évoquait Marcus Garvey.
Ici, aujourd’hui, nous mettons leurs âmes dans la lumière pour renouer les fils d’une histoire qui pendant trop longtemps nous a échappé.


L’esclavage fut une tragédie. La résistance : une longue patience. L’abolition : un big bang.
Et il faut imaginer les milliers d’esclaves affranchis et nouveaux libres comme autant d’étoiles qu’il fallut un jour nommer, telles les constellations sur la carte du ciel de la liberté.
Pour beaucoup d’entre nous, le questionnement des origines, l’idée de lignée et d’ascendance, furent les objets d’une quête impossible, alors même que tout homme a non seulement le droit, mais le besoin vital de connaître la longue succession d’individus qui lui a permis d’édifier ce qu’il est aujourd’hui.
D’où viens-je ? Ou plus exactement de qui suis-je issu ? Qui sont ceux qui ont initié ma lignée ? Qui sont ceux qui m’ont précédé et qui m’ont transmis ces valeurs que j’ai fait miennes? Qui sont ceux qui ont été hier, pour me permettre d’être ce que je suis aujourd’hui ?
Autant de questions simples mais lancinantes, trop longtemps restées sans réponse...
Des historiens, de chez nous et d’ailleurs, y ont consacré des heures et des heures de recherches. L’association CM98 en a fait l’une de ses raisons d’être. Et cet ouvrage précieux qui est aujourd’hui remis à la Guadeloupe rassemble ce commencement de réponses à nos questionnements.
Je suis évidemment honoré, mais plus encore ému, de recevoir au nom des filles et des fils de Guadeloupe les noms de nos aïeux. Les noms de ceux qui, les premiers, ont porté les patronymes qui sont les nôtres aujourd’hui.
Ces noms d’hier, que nous portons sans bien savoir pourquoi, comment, par qui ou de qui... ont une lourde et puissante symbolique.
Il s’agit des noms de la liberté.


Des noms de l’accession à l’humanité. Oui, il s’agit en réalité des noms de la naissance après la réification et la deshumanisation que fut l’esclavage. Ces noms attribués au sortir de l’esclavage à nos aïeux nouveaux libres.
Ces noms incarnent leur passage de la condition de biens meubles, tout au plus recensés dans les actes notariés entre l’argenterie, les bijoux de familles et les meubles précieux ou le bétail, à la condition d’hommes faisant leur entrée dans les registres d’Etat civil de la Nation.
Cette liste de noms que vous nous offrez, ces noms que nous portons, sont les symboles de la naissance au monde de nos aïeux esclaves, enfin reconnus dans leur évidente humanité.
Ces noms sont la « liaison covalente » qui nous raccroche à ceux qui nous ont précédés. Ils nous permettent de savoir qui était cet homme ou cette femme, mon ancêtre. De connaître l’habitation d’où il venait. De connaître son numéro de matricule. Ainsi pouvons-nous commencer à établir notre lignée, notre ascendance, afin de mieux construire notre descendance.
Car connaître d’où l’on vient ne vaut que si cela nous aide à savoir où l’on va,que si l’on sait où l’on va. Sénèque l’a dit depuis bien longtemps.
Oui. Mettre en lumière ce passé terrible n’a d’intérêt que s’il peut éclairer, aujourd’hui, notre chemin vers demain.
Mais surtout, cette démarche mémorielle n’a de sens que si elle conduit chacune des composantes de notre peuple, je dis bien chacune des composantes de notre peuple, à ressentir cette histoire comme étant notre histoire commune.
Cette histoire, nous devons en effet tous l’apprivoiser, la connaître et l’accepter, parce qu’elle est constitutive de ce que nous sommes. On ne peut se construire un avenir que si l’on est en paix avec son passé. Mais cette paix, nous ne


l’obtiendrons jamais si nous confondons devoir de mémoire et recherche en responsabilité ou en culpabilité.
L’histoire sépare, divise - déchire même ! - les hommes et les communautés. La mémoire, elle, peut et doit les réconcilier pour dépasser, pour transcender ce qui, un jour, les a opposés.
Il y a beaucoup à faire pour que la mémoire de l’esclavage soit une mémoire apaisée et partagée par toutes les couleurs de notre pays. Il y a encore beaucoup à faire pour que le 27 mai soit le bien commun de chacun, par-delà les couleurs, les origines et les ascendances.
Inlassablement donc, nous devons faire de ce jour un jour de réconciliation et de partage. Un jour qui parle à la conscience et à l’intelligence des blancs de ce pays, des noirs de ce pays, des métis de ce pays, des indiens, des syro-libanais, des asiatiques de ce pays qui est le leur...
C’est dans cette démarche que nous avons inscrit ce moment que nous vivons ensemble aujourd’hui. C’est encore plus largement dans cette démarche que s’inscrit le Mémorial ACTe, le Centre caribéen d’expressions et de mémoire des traites et de l’esclavage qui bientôt s’élèvera sur le site de Darboussier.
La première pierre que nous avons posée en 2008 fut apportée par trois enfants de cette terre, symbolisant nos belles couleurs. Ces couleurs que je vois aujourd’hui devant moi, sur les visages qui composent cette foule.
Le Memorial ACTe sera le symbole de cette mémoire partagée en construction. Il sera le lieu pour se recueillir et pour mieux connaître les méandres de cette histoire. Car, c’est lorsque l’histoire est tue, niée, cachée, qu’elle peut être instrumentalisée pour de sombres desseins et servir encore à diviser, à opposer, à cliver, à segmenter, à fragmenter.
La Guadeloupe est l’héritière d’une histoire tourmentée.


Bien des injustices qui subsistent dans notre société sont les fruits amers des antagonismes du passé et d’un ordre qui aujourd’hui n’a plus droit de cité.
Il revient aujourd’hui aux femmes et aux hommes de bonne volonté, héritiers eux aussi de cette histoire tourmentée, de construire ensemble une société plus juste sans laquelle notre aspiration à l’apaisement ne serait qu’une belle incantation.
Nous avons déjà ajouté une teinte inédite à l’arc-en-ciel comme l’annonçait notre poète Paul NIGER. Nous avons depuis toujours ramassé les injures pour en faire des diamants. Nous avons, ici, bâti une humanité neuve, assoiffée de liberté s’abreuvant au soleil des résistances fertiles.
Nous ne voulons plus dire que nous habitons des ancêtres imaginaires, que nous habitons un long silence. Nous voulons dire que c’est l’Esprit qui donnera à notre peau sa couleur définitive ; un jour, on dira « couleur guadeloupéenne »...
Nous ne devons pas trahir le rêve formé par nos ancêtres au moment où ils accédèrent à la liberté en même temps qu’à un patronyme.
Ils ont été pour que nous soyons. Alors soyons à la hauteur de ce qu’ils nous ont légué.Limyè ba yo !

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André-Jean Vidal
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