Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 00:26
INTEGRER ET INCLURE (article publié dans le Progrès Social daté du 3 avril 2010)

Bien des groupes appellent au rassemblement. Mais, paradoxalement, ils conduisent au morcellement et au clivage. Car souvent ils ne font que prôner le rassemblement des uns contre les autres… La cohésion des uns n’implique pourtant pas forcément l’exclusion des autres !

C’est un défi à relever par toutes les sociétés comme par tous les sous-groupes qui peuvent y naitre et y évoluer, que de s’assurer une cohésion interne. Ça l’est encore plus pour nos sociétés créoles, dont les populations sont issues de vagues successives d’apports socio-culturels très variés, et qui ont souvent été parcourues par de graves rapports de violence. Ça l’est toujours pour les sociétés africaines issues de la décolonisation, où la démocratie peine à réguler les confrontations inter-ethniques.

Projections mortelles

Il ne s’agit pas là d’une question d’école, d’un sujet théorique de sociologie, mais bien d’une question vitale que le quotidien ne cesse de poser, et qui est porteuse de terribles menaces. Les atrocités de la « purification ethnique » de l’ex-yougoslavie ne sont pas si anciennes (1995 : 8000 « disparus » à Srebrenica). Ni les massacres génocidaires du Rwanda, où en 1994 à l’appel de la « radio des Mille collines », des milices Hutus exterminèrent en 100 jours 800 000 Tutsis. Et aujourd’hui encore, de par le monde, des radios distillent la haine de l’autre, tandis que des groupes xénophobes fourbissent leurs arguments fallacieux, quand ce n’est pas leurs armes…

C’est souvent parce qu’ils s’estiment victimes d’une injustice, réelle ou supposée, actuelle ou historique, qu’ils s’arrogent le droit d’attaquer ceux qu’ils désignent comme les auteurs, les bénéficiaires ou les complices de leur vécu de malheur. La plupart des agresseurs a bonne conscience, même chez les génocidaires. Le voleur a été « tenté », le violeur a été « séduit », le tueur s’est « défendu », le menteur s’est « protégé », etc… Chez nous les « gadè dzafé » font fortune en nommant les auteurs du mal, en général parents ou voisins jaloux, et en fournissant les armes magiques destinées à « neutraliser » l’agresseur révélé. Et ce n’est pas très différent du comportement de ces politiciens incapables d’accepter le verdict des urnes, et qui attaquent les médias ou les sondages comme responsables de leur échec. Attaquer pour éviter de se remettre en question… attaquer pour se défendre contre un « ennemi » qui n’est parfois pourtant que soi-même.

Aliénations en miroir

Se défendre en projetant sur l’autre la cause –et la solution- de ses malheurs, c’est s’aliéner à l’autre. Certes on croit se protéger en désignant un mal extérieur que l’on tente de mettre de côté, mais en même temps on entretient le mal que l’on redoute. Avoir absolument besoin d’un persécuteur à combattre pour préserver son intégrité psychique individuelle ou la cohésion de son groupe social, c’est renoncer à la part de responsabilité que l’on peut avoir sur son destin, et continuer à dépendre des éléments « extérieurs » que l’on dénonce.

Ainsi, quand on croit que tous ses malheurs viennent d’esprits invisibles, on se prive de tenter de changer la réalité concrète, ici et maintenant. Si on est persuadé que tout le présent découle d’un traumatisme ancien dont les effets ne peuvent que se répéter, on s’enferme dans le passé et on se prive de construire l’avenir. Si on considère qu’être l’héritier d’une histoire coloniale ne permet pas une réelle démocratie, on s’interdit la démocratie (et on se condamne à l’impuissance et à la frustration, en dépit du verbiage révolutionnaire). Si on considère que les rapports sociaux sont fondés sur une « lutte des races », et qu’on construit son action pour inverser le rapport de domination qu’on dénonce, on ne fait que perpétuer ce que l’on croit combattre. On substitue un racisme à un autre.

Les voies de l’unité

En fait, les colonialistes, les dogmatiques et les sectaires partagent un même travers : leur passion de l’uniformité. Une seule « civilisation » possible, un seul « livre » plus ou moins « sacré », un seul « chef », « gourou », etc. Un seul « peuple ». L’unité y est obligatoire, illustrée par des uniformes, claironnée par des médias qui confondent information et propagande, fixée dans des doctrines imperméables à l’expérience ou à l’histoire, encadrée par des comités de quartier ou des milices… Les colonialistes assimilent en niant les différences des peuples qu’ils asservissent, les révolutionnaires embrigadent en refusant les variations individuelles des militants qu’ils recrutent. Les « terroristes » ou les « révisionnistes » ont leurs procès arrangés, et les goulags fleurissent, pour les « rééduquer », les déporter, les éliminer. Bref, les exclure.

L’assimilation est une impasse. Elle impose le renoncement : à sa culture, à son identité, à sa différence. Elle ne conduit qu’à une appartenance superficielle car imposée, qui se fragmente au fur et à mesure que la répression et le contrôle social sont de plus en plus contournés par la population. La construction de l’unité de la collectivité est bien plus efficace si elle se fonde sur l’intégration et l’inclusion. L’intégration des groupes, l’inclusion des personnes.

Intégrer les groupes

L’intégration, c’est l’interaction harmonieuse de parties pour former un tout. Si elle est réussie, aucun groupe n’est victime de ségrégation dans la communauté. Incontestablement, un des fondements de l’identité est l’appartenance à une communauté. Le tout est de savoir jusqu’où va cette appartenance : jusqu’à quel niveau d’identification obligée au groupe, de fusion dans celui-ci. Bref, comment le groupe, pour éviter la confrontation, fige la place et la fonction de chacun, limite ses écarts par rapport à la moyenne ou à la norme. Comment au lieu de contenir il se met à enfermer, comment il possède et aliène ses membres en les conformant à la répétition de la tradition, du dogme ou de la structure héritée, au lieu de leur offrir un champ de libre épanouissement de leur potentiel.

L’intégration des groupes est toujours relative, à cause de la logique de groupe. Tout groupe est en effet découpé de façon arbitraire, en fonction de représentations ou d’intérêts qui peuvent être variables ou contradictoires, en fonction de relations avec d’autres groupes. Tout groupe ne peut donc être que relatif. Par ailleurs, plus la cohésion du groupe est forte, plus il a tendance à exclure tous les individus non-conformes, tandis qu’il réduit la liberté de ses membres. Enfin, plus les groupes s’affirment, plus leur intégration sociale globale est difficile.

Inclure les personnes

L’important, dans une société harmonieuse, c’est qu’aucun de ses membres ne soit victime de discrimination ou n’en soit exclus. C’est donc que chaque personne soit incluse dans la vie sociale, économique, culturelle de la société. Plutôt que d’intégrer ou de « ré-insérer » tel ou tel qui serait déviant ou hétérogène par rapport à la majorité, il faut surtout viser à une universalité de l’inclusion, en ne laissant personne à l’extérieur de la dynamique sociale.

La différence entre individus étant la règle, et chaque individu pouvant appartenir à de multiples groupes, chacun est susceptible de se retrouver pris dans un processus d’exclusion. Mais n’est réellement exclus que celui dont on pense qu’il est exclus, surtout si c’est lui-même qui le pense. Or grandir, se construire comme sujet pensant, inscrit dans une filiation, dans une histoire et une culture est un processus qui balance entre intégration et exclusion. Etre inclus, c’est se reconnaître semblable aux autres, et en même temps c’est se différencier des autres. L’identité, la personnalité se bâtissent dans la nécessaire différenciation des places.

Pour réussir l’inclusion de tous les membres de la société, divers outils sont nécessaires. Le premier est de passer d’une logique de la normativité à une logique de l’invention, de la création et de la libre expression. Il nous faut d’abord travailler la capacité d’un collectif à accepter l’inattendu. Parce que accepter l’inattendu participe de la posture d’accueillir l’étrangeté, la différence, la nouveauté. C’est pouvoir s’enrichir et progresser.

Quelles conditions ?

Respecter les différences, voire les préserver, est sans doute le meilleur chemin vers l’universalité d’une humanité commune reconnue, à condition de s’acharner à garantir à chacun l’égalité des droits. On ne le répètera jamais assez, nous naissons tous différents, mais la société se doit de nous garantir les mêmes droits. Nous avons bien des variations dans notre patrimoine génétique, dans notre apparence physique, comme dans notre psychisme. Mais nous ne devons pas subir de préjudice à cause d’elles. Ni pour notre âge ou notre sexe, ni pour nos choix sexuels ou nos croyances et opinions, ni pour notre apparence (couleur, grosseur, laideur) ou notre santé (maladie, handicap)., etc. Et toute discrimination doit être punie sévèrement.

Mieux, le principe de l’égalité des chances doit amener à garantir des compensations lorsqu’on subit un handicap. Il ne s’agit pas là de « quotas » et de « discrimination positive », aussi injustes qu’inefficace, mais d’accompagnement individuel des personnes en situation de désavantage physique, mental, psychique, sensoriel, social, économique, culturel.

Enfin, l’inclusion pourrait être facilitée, si elle faisait l’objet d’une démarche active. L’inclusion n’est pas seulement un état reçu, voire subi, du fait de sa naissance dans un lieu, dans une communauté. Elle peut être processus plus volontaire, plus collectif, et elle gagnerait à être socialement mieux signifiée. Les projets de promotion de rituels républicains, par exemple lors de l’accession à la nationalité ou à la majorité civile, sont des perspectives à ne pas négliger.

L’important, pour rassembler les guadeloupéens, c’est de refuser la posture du spectateur, regardant la mise en scène d’une histoire qui n’est pas la sienne, pour proposer de devenir plutôt l’acteur d’un mouvement de projets dont on est l’auteur.

Michel Eynaud

Partager cet article

Repost 0
André-Jean Vidal
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de André-Jean Vidal
  • : Revue de l'actualité politique locale
  • Contact

Texte Libre

Recherche

Liens