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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 22:58
TRIBUNE LIBRE
COMMÈRE MARÉCHALE MISÈRE
Par Dominique DOMIQUIN


Trois boites de haricots rouges, trois boites de maïs, trois boites de macédoine de légumes, des tampons périodiques, deux packs de MatouCapès. Les bénévoles me remercient chaleureusement. Leurs visages sont graves et leurs sourires sincères. Je quitte Destreland un peu plus léger que d’habitude. Je me demande si je n’aurais pas dû donner plus pour Haïti. Me priver un peu plus, même si les temps sont durs sous le soleil de Gwada. En même temps, qu’est-ce que je pèse, moi, petit guadeloupéen, face à l’aide internationale massive ?

Adolescent, lorsqu’on me demandait d’accomplir une tache pénible et ingrate, ou qu’on tentait de me gruger, j’avais coutume de répondre : « Tu me prends pour ton Haïtien, ou quoi ? » C’étaient les années 80. J’avais pourtant dévoré Jacques Roumain et Jacques Stephen Alexis. Mais de là à faire le lien entre le puissant « Gouverneurs de la Rosée », le flamboyant « Compère Général Soleil » et ces ombres furtives qu’on appelait Haïtiens ! Fallait pas trop m’en demander ! Non, décidément, ces gens-là ne collaient pas à mon idée d’Haïti.

Et puis leur Baby Doc, là, quel drôle de type ! On aurait dit l’un de ces dictateurs sanguinaires qui s’en mettent plein les poches en piétinant leurs peuples. C’est pas en Guadeloupe qu’on verrait chose pareille ! Et puis ces gens-là n’arrêtaient pas de nous envahir ! Déjà qu’on avait pas beaucoup de place sur notre île ! Les bribes de conversations d’adultes ne faisaient que rigidifier mon opinion : Ces gens-là font sorcier. Ils pissent sur les légumes qu’ils nous revendent (mais si ! Untel les a vus !). Ils ont le regard fuyant. Ils grasseyent la langue française et baragouinent un drôle de kréyol. Ils volent NOS allocations. Ils sont prioritaires pour NOS logements sociaux. On les reconnaît au faciès ! Et en plus, ils sont noirs-noirs-noirs ! Ouais, décidément, ces gens-là ne valaient rien de bon. Mais attention ! Nous n’étions pas racistes pour un sou. Oh que non. La preuve : l’avion de Le Pen tentait toujours en vain d’atterrir chez nous.

Puis vint le temps des études, à Trinidad. Je constatai que les haïtiens n’avaient pas bonne presse là-bas non plus. Pas plus que les barbadiens ou les tobagonians. Alors j’ai commencé à réfléchir : « Les trinidadiens n’aiment pas trop les gens des îles voisines… en plus, ils se méfient d’eux-mêmes, entre trinidadiens Nègres, Indiens et Blancs. C’est bizarre ! C’est comme chez nous, sauf qu’ils parlent l’anglais, qu’ils sont indépendants et qu’ils ont du pétrole ! »

Ensuite, à Paris, en quête de racines et d’identité, j’ai repris mes volumes d’Histoire des Lara père et fils, relu Césaire, découvert Franketienne et ça s’est mis en place « klèk ! » dans ma tête : Toussaint ! Le fort de Joux, la rançon napoléonienne, Dessalines, Pétion, Christophe, La CIA, Papa et Baby Doc, Cédras, Maniga, Aristide, les Chimères, le Chaos, la Spirale, Tabou Combo, Super Shleu, Beethova Obas, Réginald Policard, Carimi, Basquiat, Wyclef Jean, l’Afrique omniprésente et son panthéon vaudou qui hurle sous le syncrétisme catholique… Un jour, j’irai. Même si ce pays me fait un peu peur.

Devenu homme, je rentrai en Guadeloupe. Le nègre Ibo, idole des foules, sombre marionnette électorale, crachait sa bile populiste sur Canal 10 : « Racaille ! Vermine ! Chyen ! Yo ké manjé kaka ! » Laurent Farrugia en a fait le titre d’un livre. Vinrent les incendies, les prémisses de pogroms, le procès, la nausée… J’ai regardé ailleurs tandis que des guadeloupéens courageux, tous épidermes confondus, marchaient contre la puante pensée dominante. J’en discutais à l’époque avec Joseph, le jardinier de mes parents. Je l’appelais « Joseph le jardinier-charançon », car il faisait plus de dégâts dans le potager familial que les hannetons et les maladies. Vingt ans durant, j’ai demandé à ma mère : « Mais pourquoi tu le gardes ? Il est gentil, mais il est vraiment nul avec les plantes ! » Elle me répondait agacée : « Tout l’argent qu’il gagne, il l’envoie à ses parents, en Haïti, et a son fils aux Etats-Unis ! Un jour tu comprendras… ».

Hier, j’ai croisé Joseph : « Ki nouvel a ti fanmi la ? » lui ai-je demandé. Il m’a répondu, résigné : « Tout bagay kwazé mé pon moun pa mo, la Vierge, mèsi. » Après avoir discuté un moment du destin tragique d’Haïti, je lui serrai la main et chacun repartit faire son chemin. Avant qu’il ne disparaisse, je me retournai et m’écriai : « Au fait, et ton fils qui vit aux USA ? » La figure de joseph s’éclaira : « Merci bon Dieu, il est en dernière année de médecine ! Ça va, ça va ! ». Joseph est toujours archi nul en espaces verts, mais je crois que je commence à piger ce que ma mère a, toutes ces longues années, essayé de me dire.

La terre a tremblé de toutes ses forces. Le Monde sait qu’Haïti existe. L’heure n’est plus à chercher des coupables. Donnons ce que nous pouvons. Non pas comme une obole mais pour le Symbole. Aidons Compère Général Soleil à déchouké Commère Maréchale Misère. Asiré pa pétèt, dèmen, sé nou ké bizwen Ayiti.


Dominique DOMIQUIN
Goyave, le 25/01/2010


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commentaires

Fouta Djalon 29/01/2011 15:01


J'adore vos textes! Je suis Noir,mais je suis d'abord un homme. Un guadeloupéen sans complexes d'infériorité ou de supériorité. La vision européocentriste est aussi mortifère que la vision
afrocentriste. Ces idéologies sont des religions qui ne tiennent sur rien de solide, qui nous divisent et permettent à n'importe qui de nous manipuler. Vous êtes un bon analyste et un visionnaire.
Le seul qui ait annoncé ce qui arriverait après 2009 que ce soit en Guadeloupe, en France et ailleurs dans le monde. Chacun peut le vérifier. J'ai tous vos billets. A quand un livre?


Istive 29/01/2011 10:12


Merci M Domiquin,
c'est toujours un plaisir de lire vos chroniques aux traits toujours justes


Traoré 28/01/2011 15:53


Monsieur Dominique Domiquin a décidément un énorme talent (un de plus). J'ai eu la chance de le voir sur scène en Martinique et lors du lancement du 1er livre de l'écrivain Franckito à l'Harmattan.
Il jouait le rôle d'un jeune voyou. Croyez moi ça vaut le détour. Grand comédien, grand musicien. Je découvre aujourd'hui un vrai talent d'écriture. Voila le genre d'intellectuel dont Guadeloupe a
grand besoin pour sortir de l'obscurantisme des uns et des autres.


clovis simard 18/01/2011 18:32


Bonjour,

Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.

Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.

La Page No-28, BABY DOC ?

COMMENT INSTALLER UN DICTATEUR CHEZ SOI ?

Cordialement

Clovis Simard


Francois PAYEN 20/03/2010 19:04


Att:Dominique DOMIQUIN
Merci d'exprimer avec justesse ce que je pense .
Pourtant nous sommes tres different , je ne suis pas jeune , je ne suis pas noir, je ne susi pas auteur, je suis par contre GUADELOUPEEN

merci aussi pour votre analyse caribcreole1
cordialement
que pouvons nous faire por nous construir ENSEMBLE ?

Francois PAYEN


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