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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 17:27
TRIBUNE LIBRE
L’AVENTURE ET LA SECURITE
Par Michel EYNAUD


« Comment servir un prince ?  : Dis-lui la vérité, même si elle doit l’offenser » (Confucius)

Dans une situation de crise sociale locale sur fond de crise mondiale, la Guadeloupe est plus que jamais à un carrefour. La puissance des marches du LKP ne laisse aucun doute sur l’intensité du mécontentement populaire, et sur la force des mobilisations possibles, qu’elles soient espérées par les uns ou redoutées par les autres. Une puissante énergie a été accumulée dans la souffrance et la frustration, longtemps fragmentée et dispersée, réprimée ou refoulée, jusqu’à ce que le mouvement social permette de la fédérer et de la mettre en mouvement. L’important est maintenant de passer de la protestation à la construction. Et de choisir entre la logique des confrontations explosives et celle des projets rassembleurs. En d’autres termes de se donner les moyens de canaliser cette fantastique énergie pour une évolution maîtrisée, sans la laisser confisquer par tous ceux qui l’envient ou la craignent, veulent l’instrumentaliser ou la manipuler.

Résistances

Les résistances à l’évolution sont nombreuses, notamment celles des puissances de l’argent, qui ne peuvent que se battre pour préserver leurs rentes de situation, leurs monopoles, leurs profits. D’autres résistances sont celles des rouages d’un état qui n’a pas les moyens de ses annonces et qui ne conçoit le social que comme un anesthésiant destiné à faciliter la grande chirurgie du libéralisme débridé. Le peuple demande plus de justice sociale, mais celle-ci ne pèse pas lourd devant les privilèges du bouclier fiscal, les attaques contre la protection sociale et la retraite, les plans sociaux et les délocalisations.

D’un autre côté, veillent les groupuscules « révolutionnaires », qui dénoncent depuis longtemps les contradictions d’une démocratie pas toujours bien servie par certains de ses acteurs. Ils espèrent être enfin reconnus comme cette « avant-garde » qui pourrait s’exprimer à la place des « masses », et les conduire vers un « grand soir » salvateur. Mais l’aventure révolutionnaire est limitée par deux faiblesses rédhibitoires : l’histoire et la méthode.  La méthode révolutionnaire ne peut réussir que grâce à un rapport de force favorable, y compris par le recours à une éventuelle « lutte armée » imposant du matériel et un entraînement suffisants… et ce n’est pas vraiment le cas d’aucun groupe en Guadeloupe. L’histoire quant à elle, nous apprend l’échec systématique des essais de « dictature du prolétariat », et le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin vient de nous le rappeler il y a quelques jours. C’est une chose que de galvaniser une assemblée générale par une rhétorique révolutionnaire, et c’est autre chose que de réussir un réel « grand bond en avant » durable.

Incertitudes

Entre les deux, il y a un espace républicain où la démocratie est bien fragile, menacée qu’elle est par les démons de la mondialisation, des communautarismes ou des totalitarismes, par les appétits de pouvoir ou de richesse. Il y a un espace public où le lien social est souvent confronté aux discriminations, quand ce n’est pas le triomphe de la xénophobie. Le clientélisme et le clanisme y distribuent encore les faveurs ou les privilèges, tandis que la citoyenneté a du mal à s’y imposer, de même que le droit. Au fond, le pouvoir –notamment politique-  s’y avère faible, en tout cas insuffisant pour jouer son rôle de protection des faibles et des pauvres, de moteur d’une prospérité mieux partagée. Et les replis frileux y fragilisent toute la société car dénigrer l’autre revient à blesser tous ses semblables, donc à se blesser soi-même.

 En réalité, aucun dynamique « révolutionnaire », aucun « évolution statutaire », et encore moins aucune immobilité crispée (voire « répression » musclée) ne pourra solutionner les maux profonds de notre société si nous ne prenons pas quelques décisions fortes, fondées sur des valeurs tout aussi fortes. L’indépendance est une aventure que pas grand monde peut soutenir en l’état de notre développement économique. Le statu quo de département-région d’outre mer n’est pas non plus envisageable, vus les résultats d’une assimilation jamais totalement réalisée et d’une décolonisation jamais vraiment aboutie. Il y a donc fort à parier que la classe politique se partagera bientôt entre ceux qui sont prêts à parier sur le cadre de l’article 74, et ceux qui voudront explorer toutes les nouvelles possibilités offertes par l’article 73 réformé en juillet 2008 (sans oublier les expérimentations permises par l’article 72).  Il faudra que les candidats soient pédagogues, pragmatiques (et honnêtes) pour informer les électeurs des arcanes de la constitution française, et que chaque citoyen choisisse en conscience la part d’aventure ou de sécurité qu’il entend assumer, la part de risque qu’il est prêt à prendre.

Le choix de la sécurité

Il vaudrait mieux pour tout le monde que nos élus et l’appareil d’état de la république se consacrent  réellement à garantir la sécurité de chaque citoyen. Je ne parle pas là de cette thématique sécuritaire employée par les communicateurs de l’UMP, et qu’ils ont empruntée à l’extrême-droite, celle du bouc émissaire stigmatisé, tour à tour immigré, étranger, « jeune », chômeur, « délinquant », « fou », etc. Mais de cette aspiration à la sécurité qui fait les sociétés apaisées en les fondant sur des liens et des valeurs, sur une adaptation et un contrôle des changements, sur une appropriation des projets.

C’est donc plutôt la sécurité de la protection réussie de notre environnement et de la prévention des risques majeurs qui nous intéresse. C’est encore la sécurité du renforcement de notre démocratie, altérée par de nombreuses formes d'arbitraires, ainsi que la sécurité d'une évolution institutionnelle maîtrisée. C’est aussi celle d'un développement durable et solidaire, producteur à la fois de richesses et de liens  sociaux, ou celle d'une politique d'intégration de tous les membres de la société (les jeunes, les personnes âgées, les "précaires", les familles en difficultés, etc) et qui lutte contre toutes les discriminations, les injustices. C’est sans doute la sécurité de l'amélioration de la santé de tous, dans toutes ses composantes (physique, psychique, sociale, environnementale) et que ce soit en matière de prévention, de soins ou de compensation des handicaps. C’est la sécurité d’une protection sociale solidaire, lors de l’épreuve de la maladie ou lors de la perte d’autonomie liée à l’âge. Et bien sûr la sécurité de la garantie d’un accompagnement à une formation adaptée, tout au long de la vie personnelle et professionnelle, ainsi que celle de l’accès à l’emploi, au logement, à la culture, au sport, etc…

Le choix des valeurs

Mais il ne suffit pas de lister toutes ces composantes essentielles de la stabilité de notre pacte social. Il faut aussi les fonder sur des valeurs sans cesse rappelée, celles d’un humanisme républicain sans concession. C’est-à-dire en affirmant clairement que nous sommes d’abord des êtres libres, membres actifs d’une cité commune. Des êtres qui ne sauraient être assujettis à aucun clan dominateur, quel qu’il soit (on passe trop souvent d’une aliénation à l’autre !). Des êtres égaux en droits, mais à la fois semblables et différents, jamais enfermés dans leur différence, quelle que soit son origine, que ce soit sa naissance, son éducation, sa géographie, ses traditions, ses apriorismes moraux, sa sociabilité, son apparence, son âge, son sexe, ses choix sexuels, etc. L’égalité n’est pas oublier ce qui fait une identité, se séparer de soi-même, mais assumer ses différences pour échanger, interagir, et ainsi  s’enrichir, en dépassant ses propres limites en adhérant à un projet collectif.

Le défi de la Guadeloupe est celui de son évolution maîtrisée. Notre avenir n’est pas dans la nostalgie de la tradition, dans la fascination pour l’inné, ni dans la répétition ou l’aménagement d’un ordre injuste. Il nous faut plutôt désirer le futur comme un progrès librement choisi, comme un dépassement et un renouvellement. Et envisager la citoyenneté guadeloupéenne comme le projet le plus urgent à promouvoir, celui de membres d’une même collectivité, nés avec des gênes différents dans des milieux variables, tous porteurs d’imperfections, mais tous volontaires pour s’émanciper du poids du passé et pour construire une société réellement plus juste et plus fraternelle.

Il nous faut en effet éviter toutes les formes d’oppressions. Celles d’une minorité contre la majorité, tout comme celle de la majorité contre les minorités. C’était déjà l’enjeu de la démocratie pour Tocqueville : « Aurons-nous une liberté démocratique ou une tyrannie démocratique ? La tyrannie de la majorité est la masse des passions collectives qui peuvent s’exercer contre des minorités par une intolérance étroite et par le désir d’un contrôle populaire renforcé sur les institutions. »

Des outils pour une démocratie renouvelée

Il ne suffit pas d’invoquer la sécurité ou la démocratie. Il faut s’en donner les moyens. Cela passe en particulier par le développement de contre-pouvoirs à travers les corps intermédiaires de la société, ceux produits par la liberté d’association qui engendre syndicats, partis et associations, et ceux facilités par une large liberté d’information assurée par une presse capable de forger des opinions indépendantes des lobbies intéressés ou des croyances irrationnelles. Car rien ne sert de se contenter d’espérer dans des lendemains meilleurs, il faut surtout les préparer, les engendrer. Spinoza nous en avait déjà avertis : « les hommes sont dans l’erreur s’ils persévèrent dans la foi et l’espérance. Les hommes ont trop besoin d’espérer pour comprendre et en espérant ils se perdent. » En effet, sans l’expression libre d’une opinion publique structurée par une information sérieuse, la porte reste ouverte à tous les groupes de pressions, aux sectarismes, à tous les individualismes excessifs. 

En démocratie, les choix découlent d’une expression majoritaire, sans que cela implique la négation des opinions minoritaires. D’autant que ce n’est pas parce qu’on est minoritaire à un moment donné qu’on a forcément tort… Organiser la confrontation des idées dans un débat respectueux de la diversité des approches est donc un des outils majeurs pour s’assurer de l’élaboration d’un consensus grâce à la convergence des opinions, qu’un vote viendra ensuite sanctionner.

Une démocratie renouvelée devrait donc être plus sociale et moins politicienne, favorisant la vie citoyenne en protégeant la diversité des croyances et des opinions, et en favorisant des rapports sociaux et économiques plus contractuels (au lieu de l’alternance sans fin des rapports de domination-soumission).

C’est à ce prix que nous écarterons le risque de l’aventure sectaire, au profit d’une créolisation exemplaire, articulant identité et métissage, culture caribéenne et cosmopolitisme.

Le Progrès Social, Numéro daté du 5/12/2009,

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commentaires

Philipp 08/12/2009 01:17


Dès les premiers mots cette analyse est faussée par une déduction qui manque de justesse et de sincérité.
les marches du LKP ne sont pas si puissantes que cela si on en enlève tous les "obligés" à y participer. le LKP ne représente absolument pas une alternative acceptable en Guadeloupe. Ce n'est pas
un organisme représentatif et encore moins une juste représentation de la population de notre île. il ne s'agit que d'une baudruche savamment mise en scène par quelque médias complaisants. A quoi
bon alors tirer des conclusions sur un état de notre société des lors que les éléments de départs sont faux et mensongers. La seule chose que désirent les Guadeloupéens c'est vivre en paix et que
les pseudos intellos qui s'excitent sur cette affaire les laissent vivre tranquilles !
Tout cela est de la manipulation.


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