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Revue de l'actualité politique locale

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TRIBUNE LIBRE - JEAN S.SAHAI 15/09/09

YVES GAMESS : J’AI PERDU MON LECTEUR ÉMÉRITE...

lundi 14 septembre 2009 par Jean S. SAHAI


On m’a déjà demandé pourquoi le Guadeloupéen que je suis écrit dans Antilla, "on jounal a matinikè"... Je ne trouve pas un support en ma Guadeloupe pour mes plumissions ? Je veux contrer la bêtise du dernier Martiniquais moyen qui jacte encore du "Gwadloupéyen ankòòò...", ou du "vié kouli manjé chien" ? J’essaie de grappiller quelque reconnaissance à un rédacteur en chef que je n’ai jamais vu de pied ni de face, mais qui me réclame son koulimateur comme un goulu sa Valda ?

Que nenni ! La raison vraie, je m’en vais vous la conter.

Un jour, lors d’une manifestation à Fort-de-France, un Grand Monsieur Indien que je n’avais pas encore rencontré, mais dont je savais l’existence et connaissais la valeur, m’avait témoigné en quelques mots ce que tout scribouilleur tenace et non publié attend : une appréciation honnête, et le désir d’être lu encore. "Ah, Monsieur Jean Sahaï, c’est vous qui écrivez dans Antilla... j’aime ce style et cet humour, continuez. "

Cette poignée d’une grande main secouant la mienne, je l’ai gardée dans mes archives intérieures. Salutation porteuse de mémoire et d’espérance, mots sincères, regard d’amitié fraternelle sans condescendance, une brève poignée de secondes. L’homme, distingué, grand, aux yeux éclairants, avait dans l’autre main une revue qu’il tenait pliée en deux sans l’abîmer, comme ces gens presque d’avant qui, aimant lire, ne marchent pas mains ballantes. Comme une femme qui se respecte porte un sac à main, fut-il minimaliste.

Depuis, chaque fois que j’ai cliqué sur "voyé alé pou Antilla’’, je me suis rappelé Monsieur Yves Gamess (et son épouse Antoinette, qui me réclama aussi de la plume par e-mail), en me demandant s’il allait aimer.

Yves Gamess était donc mon lecteur émérite. Me reste un regret : notre conversation en tête à tête pour parler de nos affaires de descendants de travailleurs engagés, pour partager des trouvailles sur leur voyage, sur notre existence singulière de descendants, nos co-existences, évoquer des souvenirs d’indiens de faciès étudiants à Bordeaux... Cet échange ne sera désormais possible que dans l’intemporel et virtuel Akasha.

J’ai donc perdu mon lecteur émérite. Car qui déchiffrait mieux une bafouille de koulimateur que ce professionnel chevronné de la lecture. Un’n qui, de plus, comme son ancêtre a franchi la Kala Pani pour cueillir de l’improbable poussière d’or, a fait un autre grand voyage : celui du rare indien créole à peine sûr de lui, quittant qui le Morne-Rouge, qui son faubourg pointois, pour bûcher ses Lettres à l’université, en France.

Plein de raison et d’usage littéraire, Monsieur Gamess n’en était pas moins pétri de courtoisie et patience-à-kouli. En figure de proue de ses congénères des districts d’habitation, il força le respect et fit le lycée, puis des études supérieures. Sans cavaler après quelque doctorat, il contribua à combler un trou béat chez le foyalais de la rue et de la Savane : la méconnaissance de l’indianité. Explorateur fondamental d’une l’histoire occultée, il proposa à sa Martinique ce savoir de grand lecteur-fouilleur. Reporter de la survie d’un petit peuple imbriqué dans un autre moins petit, et longtemps plus mesquin (cf. la biguine "Vini ouè coolie a"), il se fit témoin, ténor sans extravagance, de la grandeur de l’âme indienne-créole.

Au-delà de l’hôte accorte d’une Bibliothèque au fronton qui mérite de porter son nom, Monsieur Gamess me laisse l’image du vénérable non-violent. Suite aux mots et gestes de l’ostracisme, il fut l’éclaireur des siens, prosélyte de la tolérance faisant sien l’autre. Petit fils de "l’homme-hindou-de Calcutta", le peu nommé qu’on on ne laissa pas voter de 1853 à 1923, dont l’en-ville mit ensuite au dépôt et aux tinettes les frères et les tamouls.

La famille de Monsieur Gamess fut amie de celle de Monsieur Césaire, au nom de l’universalité de ceux qui ont conclu que, d’où qu’ils proviennent, tout n’est qu’un. La recherche tenace que Monsieur Gamess conjugua avec son épouse Antoinette Gamess et sa belle-fille Roselyne Gamess, appariée au courage de son fils fondateur d’Inde-Martinique, a soutenu l’égalité et le respect réciproque des zigues de passage que nous sommes, en terre de gémination afro-orientale.

On retiendra, en fin, le pied de nez exemplaire, la preuve de robustesse morale, que Monsieur Gamess donna à l’acharnement expérimental moderne sur le corps. Game over.

Bonne traversée, Monsieur Yves Gamess, descendant d’un Shri Ganesh. Votre patronyme, retouché par un aléa de notre destin, veut aussi dire, selon Google : General Atomic and Molecular Electronic Structure System... Désormais, vous voguez libre sur le flux quantique. Votre noble parler, votre probité généreuse, ont rejoint le champ cosmique. Shri Ganesha, votre déité éponyme, le divin pouvoir qui chasse nos obstacles, ne peut que vous y escorter.

J’ai perdu mon lecteur émérite. Namasté et Vanakkam, Shri Yves Gamess. Pour vous, pour les vôtres, et pour les autres, l’écriture continue.

Jean S. Sahaï

Source de la photo http://www.martinique.franceantilles.fr/

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