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19 avril 2009 7 19 /04 /avril /2009 17:50
Portrait
Yves Jégo, l'homme recomposé
LE MONDE | 14.04.09 | 14h40  •  Mis à jour le 14.04.09 | 18h34

u temps où Yves Jégo avait le loisir d'écrire des romans historiques, La Conspiration Bosch (Timée-Editions, 2006) appâtait le chaland avec cette promesse : "Découvrez la face cachée de la Renaissance." Pourquoi pas. La renaissance d'Yves Jégo, secrétaire d'Etat à l'outre-mer, homme à terre qui s'est relevé et a recommencé à marcher au pas cadencé de la politique, est un sujet. Le XVIe siècle florentin et ses intrigues mortelles, décor du livre, ne sont pas si loin.

Le maire de Montereau-Fault-Yonne, cité de Seine-et-Marne au confluent de la Seine et de l'Yonne, où Jean sans Peur fut assassiné, est un persévérant. Il s'était envolé vers les Antilles compliquées avec quelques idées simples. Il les a proclamées publiquement et s'y est tenu : l'Etat se doit d'être neutre ; sa mission ne consiste pas à défendre "plus les gros que les petits" ; ce n'est pas parce que l'on a un statut social que l'on a des passe-droits.

Il a répété à satiété qu'il avait "besoin de comprendre" pourquoi un conteneur coûtait 500 euros entre l'Europe et l'Asie et 2 500 euros acheminé vers Pointe-à-Pitre ; pourquoi un produit essentiel à l'agriculture pouvait, dans l'île, augmenter de 170 % en un mois. Bref, ce que certains appelaient la "pwofitasyon" et qui a provoqué une grève générale de quarante-quatre jours en Guadeloupe. Là-bas, ils racontent encore avec des yeux ronds qu'ils n'avaient jamais vu un ministre taper sur la table ni haranguer ainsi les chefs d'entreprise : "Nom de Dieu, quand quitterez-vous vos habitudes ancestrales ?" Comble de l'inconscience, Jégo a claironné : "Je suis là pour le temps qu'il faut, avec l'énergie qu'il faut."

Petits marquis parisiens et grands patrons ulcérés - qui lui souriaient en façade et l'assassinaient en coulisse - ont vite fait de mettre bon ordre à ce qu'ils considéraient comme du gauchisme. "Tous les ministres de l'outre-mer avaient été dans le camp du patronat. Je n'étais pas à la place habituelle", observe le secrétaire d'Etat. Paris l'a sifflé, il est rentré. Le retour n'a pas été agréable. "J'aurais pu faire la gueule dans mon coin. Mais toute stratégie honteuse de ma part m'aurait conduit au désastre. Je me suis impliqué à mort", conclut-il.

S'"impliquer à mort" est plutôt dans son tempérament, mais il n'avait guère le choix. "Je suis un homme à progression lente", dit-il. "J'ai été sincère. J'ai risqué ma peau politique", assure aussi ce ministre à fort bagout. Avec une pointe de méchanceté, on dirait que cette peau ne valait pas grand-chose, à l'époque. Qui connaissait Yves Jégo ? Eric Besson, lui, était passé en un jour de l'ombre à la lumière. Ici, rien de tel. Nulle trahison n'est venue heurter le parcours de l'obscur député de Seine-et-Marne. Il est même d'un naturel fidèle, ayant choisi très tôt de soutenir Nicolas Sarkozy, lassé d'avoir traîné ses guêtres en Chiraquie sans obtenir de marque de reconnaissance.

Une poignée d'initiés s'en souviennent, et encore. A cette époque, il travaillait sur le contrat d'intégration des immigrés, pour le compte de l'Elysée. On ne l'écoutait guère. Après un coup d'éclat dans Le Monde, pour défendre le droit de vote des étrangers aux élections locales, en octobre 2002, Yves Jégo était allé voir ailleurs. Sarkozy, avec sa franchise brutale, avait pris son parti : "Tu peux dire que tu es mon ami." En 2008, c'est à peine si les Franciliens avaient repéré sa candidature à la candidature pour les futures élections régionales, puis son retrait...

Mais enfin, ce Franc-Comtois au nom breton - et donc, selon lui, prédisposé à l'obstination - avait tellement attendu pour devenir ministre qu'il était prêt à vendre chèrement sa peau. Victime de l'"ouverture" à gauche du président, de sa préférence pour des personnalités plus glamour, le député avait dû patienter un an. Un an pendant lequel, entre 2007 et 2008, il avait pu méditer sur l'exemple de petits camarades plus courtisans, plus pressés, plus habiles.

Au fond, c'est cela la spécialité d'Yves Jégo. Retourner les situations à son profit. Quand il est décomposé, il se recompose. Un socialiste, Alain Drèze, avec lequel il entretient les relations les plus rugueuses, prend la mairie avant lui ? Il le bat en 1995 et l'intègre dans son équipe. "Tout en gardant mes convictions d'homme de gauche, exclu et désespéré par le PS, je soutiens l'action du maire", proclame l'agrégé d'histoire qui a accepté d'être le délégué général de l'"école de la deuxième chance" montée par Yves Jégo à Montereau. Le maire, deux fois réélu, a coutume de dire : "Je me suis aperçu que la droite était souvent trop à droite et donc maladroite." Le candidat perd les législatives en 1997 ? Oui, mais dans une triangulaire contre le Front national où il gagne ses lettres de noblesse républicaines. Il n'a pas la circonscription mais celle-ci possède Vaux-le-Vicomte : Jégo en fait un roman sur Fouquet.

Quand on le donne viré du gouvernement, tous ceux qui comptent aux Antilles prennent sa défense lors d'un déjeuner à l'Elysée, parmi lesquels Lilian Thuram. "C'était spontané, unanime et de l'ordre de l'unisson", précise en témoin l'écrivain Daniel Picouly. Catherine Pégard, ancienne journaliste politique et conseillère de Sarkozy, a relevé sa persévérance et sa ténacité. "Le rétablissement qu'il a opéré, c'est très fort. Il ne sera plus jamais le même." Elle cite Balzac, pour qui, "dans les grandes crises, le coeur se brise ou se bronze". C'est parfois un mouvement alternatif. Il se brise, puis se bronze. Yves Jégo s'est recomposé sur le versant privé aussi. Sur ses "quatre garçons", deux sont nés du premier mariage de sa seconde épouse.

La patience s'apprend peut-être sur les terres froides de Besançon, où sa grand-mère partit un jour sur son vélo, lestée d'une valise qu'un grossiste en vêtements avait bien voulu lui confier. Elle avait tout vendu, acquis une voiture, puis un camion, et enfin un magasin, avant d'installer ses deux garçons dans le métier. "Elle a créé un business entre 50 ans et 70 ans", raconte le "fils de commerçants modestes". Une famille de droite, mais pas militante. Il fut le premier. Au RPR, par admiration inconditionnelle pour de Gaulle, sur qui il écrivit un essai, et par "vraie adhésion" à Chirac, qu'il soutint en 1995. Depuis, il a beaucoup appris. Et si l'on venait à lui chercher des ennuis, il saurait rebondir, promet-il. De cette crise, il a pu tirer pwofitasyon : il a compté ses amis, déjoué les intrigues, sauvé son cou, comme à la Cour.


Béatrice Gurrey

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André-Jean Vidal
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