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24 mai 2009 7 24 /05 /mai /2009 23:52
DAVID DAHOMAY : « SI LES GUADELOUPÉENS VEULENT L'INDÉPENDANCE, ILS L'OBTIENDRONT »
Réponse à Frantz Succhab

Cher Frantz,
 
J’ai lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt votre texte. Je salue votre franc-parler et votre lucidité,
ainsi que votre souci de consensus et la volonté de dépassement de nos oppositions, pour une
transcendance vers une Guadeloupe apaisée et fière d’elle-même, dans sa singularité politique
encore à construire.
 
Cependant, ce qui me pose problème, c’est un certain discours que je qualifie pour ma part – sans
vouloir vous vexer – de caricatural, dès lors que l’on pense encore aujourd’hui ce pays comme on le
pensait il y a 60 ans : Je veux dire un pays colonisé. Non que je méconnaisse ou que je veuille taire
notre histoire esclavagiste et coloniale – d’autant que le passé éclaire le présent, mais il ne s’agit pas
non plus d’être par trop passéiste, nous évitant ainsi de penser avec lucidité et audace notre époque
–, mais lorsque je regarde ce pays en face, droit dans les yeux, j’y vois d’abord une affolante
complexité du réel. C’est peut-être aussi tout le mérite des Glissant et Chamoiseau d’avoir su
décrire admirablement cette complexité au travers du concept de créolité. Leur défaut cependant est
de rester dans une posture par trop poétique, ne nous donnant pas d’armes conceptuelles
suffisamment sérieuses pour penser et agir sur le politique.
 
Alors sur l’anticolonialisme, que vous dire ? Que tout colonialisme, quelle que soit sa forme, est
condamnable, y compris d’ailleurs l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan. Condamnable au nom de
quels principes ? Bien entendu, d’abord et avant tout au nom de la liberté des peuples à disposer
d’eux-mêmes. Mais aussi parce que l’essence in fine de toute occupation coloniale n’est-elle pas
l’assujettissement, et quelques fois même l’extermination des peuples colonisés ? Cependant, quelle
différence – nous dirons ethno historique – fondamentale entre la colonisation par la France du
Maghreb, de l’Afrique subsaharienne, de l’Indochine, et celle des Antilles ?  C’est qu’il préexistait
avant ces invasions et occupations des ethnies et des peuples – avec leur culture propre – sur ces
trois continents, tandis que chez nous, ces ethnies furent décimées. Et que donc, les identités
culturelles sur ces continents subsistèrent tout au long de la colonisation, se façonnant même et
évoluant comme une culture en opposition – et gardant sa croyance en une fondation originelle
mythique – avec la culture du colonisé. Il est donc naturel qu’ensuite, après la seconde guerre
mondiale – traumatisme mondial qui au moins par la suite, mais pour peu de temps, permit la
réaffirmation de grands principes humanistes et de tolérance –, ces pays colonisés affirmèrent leur
volonté de recouvrer leur pleine souveraineté, mais cette fois-ci selon le schéma moderne – et
reconnaissons-le, occidental – de l’Etat-nation. Ce qui d’ailleurs causa dans certains cas beaucoup
de tort à ces pays, et plus particulièrement en Afrique subsaharienne. Mais c’est peut-être d’abord le
découpage territorial qui posa problème. Car, malgré ces possibles écueils de l’Etat-nation, je reste
pour ma part attaché non pas de façon dogmatique à ce concept politique en soi – car le
souverainisme étriqué, ici ou en Europe, conduit trop souvent à des excès dans le sentiment
patriotique, voire nationaliste –, mais tout simplement à celui de l’Etat de droit démocratique garant
des libertés et droits fondamentaux de la personne humaine, quitte à envisager un néo-fédéralisme. 
 
Alors, reconnaissons au moins qu’aux Antilles, du fait de cette culture incroyablement métissée –
car les premiers esclaves déportés, arrachés à leur territoire et leur culture, et plongés soudain dans
un chaos effrayant tant par l’abomination psychologique et physique qu’ils subirent, que par la
nécessaire adaptation à une terre qui leur était étrangère, s’inventèrent une nouvelle culture, elle-
même au fil des siècles influencée par la force des choses par celle des « maîtres » –, nous avons le
plus grand mal à nous référer à une fondation originelle mythique. Si fondation originelle il doit y
avoir, force est d’admettre que c’est celle d’un impensable chaos et déracinement. Admettons alors
au moins l’incroyable singularité de notre histoire et de notre culture, ne ressemblant à aucune
autre, mais aussi plus ouverte que d’autres à l’influence d’autres cultures. Il y a chez nous, malgré
l’apparent conservatisme culturel – qui semble plus idéologique que sensible, notamment cette
volonté étrange chez certains de ne promouvoir qu’une culture « officielle » basée sur ce que nous
pouvons qualifier, sans aspect péjoratif, de « folklore » guadeloupéen, au détriment assez souvent
des autres arts créoles métissés –, indubitablement du cosmopolitisme.
 
Mais avançons. En tâchant d’être honnête avec moi-même et avec mon pays, quand je regarde
l’évolution de celui-ci depuis la départementalisation – et de rappeler que celle-ci fut en conscience
un choix de nos représentants politiques de l’époque, dont le plus éminent d’entre eux fut Césaire,
qui prônait l’égalité sociale avec la métropole, même si par la suite au travers du PPM il formula à
partir de ses déceptions des propositions politiques d’autonomie – j’y vois une lente mais
incontestable intégration au sein de la République française. Non sans brusques sauts en arrière –
dont les événements de mai 1967 constituèrent pour les jeunes guadeloupéens de l’époque, dont
vous, un traumatisme vécu à juste titre comme révélateur d’une conception coloniale française
héritée de son passé, dans la façon d’administrer nos territoires d’outre-mer – et discriminations
envers nos territoires et nos populations : je pense ici plus particulièrement à l’exemple du SMIC
inférieur jusqu’en 1996 à celui de la métropole – et alors même que le coût de la vie est plus cher ici
–, ou encore celui du RMI, qui fut aligné sur l’hexagone au début des années 2000. Et que dire
encore aujourd’hui du RSA qui sera appliqué sur tout le territoire national, sauf dans les DOM, et
alors même que celui-ci était tellement plus avantageux pour les familles ayant des bas salaires ou
au chômage total ou partiel, que le RSTA ?  Mais il n’empêche, aujourd’hui en 2009, pouvons-nous
décemment encore parler d’Etat colonial avec la même pertinence qu’il y a un siècle, ou il y a
même quarante ans ? Alors, vous semblez dire que cette colonisation serait subtile, car n’ayant plus
besoin pour s’exercer des forces classiques de répression, elle s’exercerait désormais dans nos têtes.
Nous serions en quelque sorte aliénés malgré nous. Votre souhait serait donc que nous
commencions sans attendre cette désaliénation mentale, et que nous rompions définitivement avec
tout ce qui de prêt ou de loin se rapporterait à la France. Alors, je dis attention : Car en allant dans
votre sens, il est fort à parier que la schizophrénie nous gagne tous. En effet, je ne connais aucun
pays anciennement colonisé et aujourd’hui indépendant, qui n’ait pas hérité d’une façon ou d’une
autre des systèmes politiques du colonisateur, tant ces systèmes et ces institutions, et même la
culture politique du pays colonisateur, ont façonné en quelques décennies les modes de pensée du
pays colonisé. Avec ses tares et ses contradictions, bien entendu. Mais, que nous le voulions ou non,
c’est un fait historique. Aussi, vouloir aujourd’hui à tout prix en Guadeloupe, appliquer la théorie
de la tabula rasa, pourrait nous mener au chaos. Et non sans une certaine ironie, nous pourrions
nous demander pourquoi les luttes syndicales en Guadeloupe prennent cette forme particulière de
rapport de force permanent et de confrontation, et beaucoup moins dans d’autres îles anglophones
de la Caraïbe ? N’y-a-t-il pas là une similitude étrange entre la forme des luttes syndicales en
France, et celle se manifestant en Angleterre ? Reconnaissons-le une fois pour toutes : Nous avons
quoi que nous fassions hérité d’une certaine culture latine – non pas d’abord sur le plan culturel, car
je l’ai dit dans d’autres textes, et j’y tiens, je différencie identité culturelle et identité politique –,
mais surtout sur le plan politique : nos formes de luttes et de représentations politiques, nos
aspirations, nos modes de pensée. Et sur ce point, il est significatif que le concept de souveraineté
soit si prégnant chez nous, alors qu’il l’est beaucoup moins dans les pays de culture anglo-saxonne.
Vouloir coûte que coûte se défaire de cet héritage, malgré ses heures sombres et ses contradictions,
nous conduirait à nous renier nous-mêmes, et pourrait conduire à une forme de folie tout aussi
aliénante. Assumons avec la plus grande honnêteté intellectuelle cet héritage politique français et
européen. Et à partir de là, faisons des choix en conscience : cet héritage ne pourrait nous faire
renoncer à notre aspiration à plus d’autonomie – ce que moi je défends, c’est-à-dire des
responsabilités locales de premier plan, tout en étant partie intégrante de la République française et
de l’Union européenne –, voire à l’indépendance. Mais là encore, ce serait une erreur, voire même
dangereux, de s’obstiner à penser une Guadeloupe indépendante qui ferait fi du système politique et
des institutions dont elle aurait hérités. N’avons-nous pas au préalable un état des lieus à réaliser :
Qu’est-ce qui dans ce mode de pensée politique et dans ces institutions devrait être abandonné, et
quelles seraient celles sur lesquelles nous pourrions nous appuyer, tout en ne négligeant pas
l’attachement de nos concitoyens pour celles-ci (notamment la commune, ainsi que les deux
collectivités majeures, qui devraient à terme se fondre en une seule) ? Alors, ceux qui aujourd’hui
sont pour la politique de la table rase, et qui rejettent en bloc tout le système politique actuel ainsi
que les institutions inhérentes, sont bel et bien dans une forme d’aliénation, car ils voudraient en
quelque sorte que nous subissions un vrai lavage de cerveau, comme s’il s’agissait de construire du
neuf à partir du néant. Or, les quelques expériences menées tout au long de l’Histoire sur ce sujet,
ont toutes conduit au chaos. Cher Frantz, c’est de l’existant dont nous devons partir, à partir des
défauts, des contradictions et des injustices du présent. Alors, je ne sais finalement qui de nous deux
mériterait une certaine forme de psychanalyse, certainement nous tous. 
 
Enfin, ayons l’honnêteté de reconnaître que le gouvernement actuel ne souhaite qu’une seule chose
pour nos départements : qu’ils sortent du giron de la République. Reconnaissons aussi que le vote
de 2003 sur l’évolution institutionnelle doit être pris pour ce qu’il est : la réaffirmation de la
majorité de nos concitoyens pour un ancrage solide de la Guadeloupe dans la République. Mais
toujours avec ses contradictions : Dans le même temps, nous ne cessons de revendiquer avec raison
la reconnaissance de nos spécificités culturelles – et le mouvement social initié par LKP a été aussi
l’occasion de manifester avec éclat la fierté d’être guadeloupéen, au sens de l’identité culturelle –,
mais nous sommes frileux dès lors qu’il s’agit de se construire une identité politique propre. Nous
ne cessons d’affirmer notre guadeloupéanité – avec ce qu’elle a aussi de négatif, notamment
l’exacerbation du sentiment nationaliste, toujours fermé à l’autre et si peu universaliste –, et
paradoxalement, nous ne souhaitons pas envisager ne serait-ce qu’une autonomie même atténuée.
 
Alors, soyons honnêtes une fois pour toutes : Si les guadeloupéens demandent l’indépendance, ils
l’obtiendront. Le problème est donc d’abord guadeloupéo-guadeloupéen.  D’où la nécessité de
débats de fond, et d’espace public traversé par ces débats. C’est ce que nous tâchons aussi de faire à
travers nos échanges écrits. Et je vous suis très reconnaissant de condamner de façon explicite toute
attaque ad hominem. Car celles-ci ne permettent pas les débats. Je suis pour ma part disposé à ce
que prochainement nous puissions en toute sérénité et apaisement débattre de vive voix avec tous
ceux qui le souhaitent.
Dans l’attente de vous lire.
 
Bien cordialement.

David DAHOMAY

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André-Jean Vidal
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GANORD 25/05/2009 13:18

Tout à fait l Indépendance le jour où le peuple la demandera le gouvernement français sera heureux de la lui donner. Sarkosy est venu ici nous dire prenez vos responsabilités.
Le véritable problème cest comment la demander.
Par le vote les peuple y refléchira à 2 fois.
Par les défilés pas possible non plus;
Seule l émeute la violence et le sang permettraient d y arriver et n est ce pas ce que souhaitaient certains en "espérant et faisant allusion" à une répression type 67.
Mais nous ne sommes plus en 67.
Le camarade à la minerve a bien déclanché par ses propos la revolte mais les " forces de repression koloniales " n étaient pas celles de 67 aussi bien à leur tête que sur le terrain.

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