QUAND YVES JEGO PREND LA PLUME
Guadeloupe, Martinique,
la possibilité des îles
Par Yves Jégo
Yves Jégo, le secrétaire d'État chargéde l'Outre‐Mer commente la crise qui secoue la
Guadeloupe et la Martinique et explique leur importance dans la République française,
notamment sur le plan écologique et maritime.
La crise qui secoue la Guadeloupe depuis le 20 janvier 2009 est trop sérieuse pour que
nous en restions aux effets de manche de ceux qui cherchent à l'instrumentaliser à des
fins partisanes. Ceux qui, en métropole, tentent de la présenter comme le symbole d'une
contestation dirigée contre la politique du gouvernement, méprisent le message des
Guadeloupéens et trahissent les attentes de nos compatriotes ultramarins. La vérité,
c'est qu'il ne s'agit pas d'un mouvement de protestation sporadique, mais bien d'une
triple crise. Une crise économique qui frappe toute la planète et atteint plus vite les
économies fragiles, une crise structurelle liée aux dérives ultimes mais encore
observables de l'héritage d'une économie « de comptoir » et enfin, et peut‐être surtout,
une crise existentielle, en tout cas une crise sociétale.
Après plus de vingt‐cinq jours de grève générale en Guadeloupe et dix jours en
Martinique alors que la tension croît, alors que les risques de violences se multiplient,
chacun doit admettre qu'il est temps qu'une vie économique normale reprenne son
cours. Mais ne nous méprenons pas : finir la grève, ce n'est pas en finir avec la crise.
Notre politique n'est pas d'acheter, comme ce fut tant de fois le cas auparavant, une
illusoire paix provisoire. Notre ambition, c'est de mobiliser toutes les énergies pour que
la Guadeloupe sorte de l'impasse d'une société bloquée. Et si la société guadeloupéenne
est bloquée, c'est d'abord parce que son économie est faussée. La fin de la grève doit
ouvrir le temps d'une refondation à la fois économique et sociale.
Ma conviction, c'est que la crise guadeloupéenne traduit l'essoufflement du modèle de
développement antillais issu de l'après‐guerre. Ce modèle, celui du rattrapage
économique et l'égalisation des conditions avec la métropole, a été fondé
essentiellement sur les transferts financiers venant de la métropole. Au fil du temps,
d'une logique d'investissement, nous sommes passés à une logique de rente. La
Guadeloupe, plus encore sans doute que les autres départements d'outre‐mer, est
devenue une société de consommation produisant trop peu. Un de mes interlocuteurs
me disait la semaine passée à Basse‐Terre « nous sommes passés de la plantation à la
consommation puis à l'hyperconsommation ».
Ce que révèle la crise guadeloupéenne, c'est la limite d'un modèle de développement
économique qui a vu croître la dépendance vis‐à‐vis des importations depuis quarante
ans. Ce que révèle la crise guadeloupéenne, c'est la nécessité de mettre en œuvre une
nouvelle stratégie économique non plus exogène mais endogène, en réorientant les
investissements vers des secteurs clés. Cette nouvelle stratégie est au cœur du projet de
loi pour le développement économique de l'outre‐mer (Lodéom), voulu par Nicolas
Sarkozy, que je défendrai au nom du gouvernement devant le Parlement, et dont le
premier ministre m'a demandé, dans les jours qui viennent, de renforcer la cohérence
avec les acteurs économiques ultramarins.
Le défi que nous avons à relever est considérable. Si notre lien avec l'outre‐mer venait à
se relâcher, c'est le tissu même de la France et l'idéal de la République qui se déferaient.
La France des trois océans est une chance pour notre pays. Cette chance, non seulement
certains, en métropole, refusent de la voir, mais trop d'ultramarins n'osent y croire et
s'en saisir.
Il suffit d'élargir son champ de vision pour voir la réalité. Les territoires d'outre‐mer
sont autant de relais d'influence et des postes avancés pour l'Europe. La mondialisation
n'est pas seulement un flux de marchandises : c'est avant tout un enjeu de civilisation
qui met en relation les populations et implique la recherche de nouveaux équilibres
entre les territoires. Les territoires d'outre‐mer placent la France aux avant‐postes des
grands défis du XXIe siècle, le défi écologique, le défi maritime et le défi de la diversité.
Le défi écologique, d'abord, parce que ces territoires, qui détiennent 80 % du patrimoine
national en matière de biodiversité, peuvent et doivent devenir des lieux d'innovation et
des exemples en matière de développement durable. C'est la volonté de la France,
comme l'a indiqué le président de la République qui entend, par exemple, faire du
programme « Réunion 2030 », visant à rendre l'île autonome sur le plan énergétique, un
projet phare du quinquennat. Je prendrai l'initiative, dès les semaines à venir, de
proposer, pour chaque département d'outre‐mer, d'entreprendre une concertation
approfondie destinée à mettre en œuvre des stratégies territoriales de même nature.
Le défi maritime, également, parce que le sort de l'humanité se joue dans la capacité à
préserver et à mettre en valeur les ressources des mers. L'enjeu est stratégique pour la
France qui, par l'outre‐mer, est la deuxième puissance maritime au monde, derrière les
États‐Unis. Détenir près de 12 millions de km² de zone économique exclusive, dont 97 %
se trouvent outre‐mer, c'est un potentiel considérable en raison de l'importance des
ressources halieutiques, mais également une responsabilité considérable pour
l'équilibre planétaire.
Le défi de la diversité, enfin, pour notre République qui doit sans cesse réapprendre à
lier l'idéal de liberté et d'égalité avec le respect des différences. Nous avons beaucoup à
apprendre des sociétés ultramarines, qui sont autant de creusets d'une France diverse
par nature et autant d'expressions de l'ouverture au monde et de l'universalisme
français. Or la France a eu trop tendance, ces dernières années, à négliger sa propre
diversité…
Pour relever tous ces défis, le gouvernement ne renonce pas à l'indispensable politique
de compensation des handicaps liés à la situation d'éloignement et d'isolement de ces
territoires insulaires. Les écarts économiques ou sociaux avec la métropole doivent être
comblés. Ceux qui crient aujourd'hui au désengagement de l'État ne font en réalité que
jouer sur les peurs : la réalité, c'est que le budget 2009 consacre 16,7 milliards à l'outre‐
mer contre 15 milliards en 2008 !
Oui, l'outre‐mer a besoin d'amour. Mais d'un amour sincère qui suppose un regard
lucide et un discours de vérité. Pour tous les ultramarins, et pour la France, le
gouvernement de François Fillon a fait le choix raisonné d'une stratégie de
développement pour générer de la croissance plutôt que celui d'une croissance sans
développement. Cette stratégie n'est pas une vision imposée d'en haut. C'est la réponse
concrète et chiffrée de l'État à l'attente des ultramarins, et notamment des plus jeunes,
de voir la France changer de regard sur les outre‐Mers. C'est aussi un message de fierté.
Et l'affirmation d'une conviction commune : l'avenir de la France et de l'Europe passe
par l'outre‐mer.