PÂQUES A COCHONS
Par Dominique DOMIQUIN
Contrairement aux idées reçues, le porc est quelqu’un de très propre. J’ai personnellement connu une truie répondant au prénom désuet de Gertrude. C’était l’animal de compagnie de mes amies
d’enfance. Ah ! les grognements joyeux de Gertrude quand, ses quatre fers en l’air, on lui grattait la couenne du ventre ! Cette fête qu’elle vous faisait quand vous débarquiez de
voiture ! Son trot guilleret lorsqu’elle batifolait après nous, grappe d’enfants, autour de leur demeure familiale à Trois-Rivières. Inoubliable, son regard si porcinement bon et doux quand
l’une des fillettes de la maison ânonnait sa leçon de musique. Voici la scène : Dans un salon bourgeois des années 80 , une négrillonne en nattes et vava maltraite Bach sur un petit
piano blanc. A ses pieds, étalée sur le tapis, Gertrude, la truie rose prépubère, savoure chaque note envolée, remuant un groin ruisselant d’amour et d’indulgence, levant parfois une paupière aux
longs cils blonds pour vérifier avec bonheur que nous étions tous bien là, ensemble, parfaitement et animalement heureux.
Gertrude mourut un jour de noël, aucun d’entre nous-enfants n’avait le cœur à la manger. Les parents, tous les ti-moun le savent, sont des gens d’une extrême cruauté. Comment pouvaient-ils, ces
adultes sans conscience, bombancer, s’esclaffer la bouche pleine de Gertrude, mastiquant, se goinfrant et bâfrant de toutes leurs dents amorales notre tendre camarade, scandaleusement revenue
dans son jus ? Car enfin, ils nous avaient laissé aimer Gertude ! A leur décharge, disons que c’était la tradition de manger du porc à noël et puis, qu’après la longue messe de minuit,
ils devaient avoir très faim… Au moins avaient-ils eu la décence de nous épargner les hurlements du martyre d’une pauvre égorgée, échaudée, grattée, écorchée, éviscérée, grotesquement pendue à
une branche du gros manguier au fond du jardin. Nöel funeste, vraiment. Depuis, comment regarder un jambon sans repenser à Gertrude ?
Donc, l’idée largement répandue chez nous, qui sommes de plus en plus citadins, est que le porc vivrait, mangerait et dormirait gaiement dans ses propres déjections. Que cet animal odieux
adorerait se repaître de nourriture fermentée et pourrie au possible, qu’il serait un genre de blatte mammifère et que, d’ailleurs, Jésus en son temps ayant chassé une légion d’esprits maléfiques
dans un troupeau de cochons suicidaires, la preuve est indubitablement faite que cet animal est impur. Les judéo-chrétiens ne sont pas les seuls à condamner le porc. Traitez un musulman de
« hallouf » et vous aurez de ses nouvelles ! Pourtant, à bien y réfléchir, à y regarder de plus près, la malpropreté supposée du porc n’est rien comparée à celle, bien réelle, de
certains campeurs du week-end Pascal en Guadeloupe qui, sous alibi de « mœurs-et-l’habitude », s’imaginent être supérieurs aux animaux.
Et pourtant… A-t-on jamais vu un goret immonde, un infâme verrat, une truie dégueulasse, un sanglier san manman, une laie crasseuse, un minable marcassin, un phacochère excrémental, un babiroussa
ou un hippopotame ignoble abandonner sa cuisinière pourrie, son frigo rouillé, ses vieux meubles et matelas, ses serviettes hygiéniques usagées (Si, si ! Il faut que cela se sache, il faut
que cela soit écrit !), ses vieilles batteries de voiture, ses sièges auto, ses vieux fauteuils relax, son huile de vidange, ses canettes, ses mégots, ses boîtes de conserves tranchantes ou
sa télé, ou sa sono démodée sur la plage paradisiaque d’une île paradisiaque qu’il prétend aimer en la laissant telle une énorme décharge à ciel ouvert ? Telle une véritable usine à
lixiviats ? Ceci malgré les efforts de prévention et de communication indéniables des pouvoirs publics, de la presse et des associations écolos ? Comme dirait ma grand-mère lorsque
l’indignation l’étrangle « Tonnè, fout ! A-t-on jamais vu ? »
Dominique DOMIQUIN
Goyave, le 27 avril 2011