LU DANS LIBÉRATION
Selon Bak, militant «radicaliste», ce sont des jeunes qui ont abattu un syndicaliste, mardi soir.
GUADELOUPE, envoyé spécial ANTOINE GUIRAL
Les uns sont mobiles, organisés et obéissent à des mots d’ordre. Les autres sont masqués, livrés à eux-mêmes, enclavés dans leur quartier et agissent à l’instinct. Tous sont jeunes et ont en commun
une même détermination. Il était un peu plus de minuit, dans la nuit de mardi à mercredi, quand des coups de feu ont claqué, cité Henri-IV, dans le quartier Chanzy de Pointe-à-Pitre. Le
syndicaliste de la CGTG Jacques Bino rentrait d’un meeting au palais de la Mutualité, QG du LKP, et tentait de franchir un barrage. Il est mort sur le coup. Les secours ont mis deux heures à
pouvoir intervenir, alors que la police essuyait d’autres tirs. Selon le procureur, Jean-Michel Prêtre, c’est la troisième balle tirée sur le véhicule qui a été mortelle. Une version officielle
mise en doute hier par Jean-Marie Nomertin, secrétaire général de la CGTG et membre du LKP.
L’émotion a submergé l’archipel et Elie Domota, chef de file du LKP, a lancé un appel au calme sans pour autant relâcher la mobilisation. Alors que les barrages et heurts violents se poursuivaient
hier et qu’une nouvelle nuit chaude était attendue, le collectif à l’origine de la grève va pouvoir mesurer s’il est toujours écouté par une jeunesse hétéroclite. Il avait su la contenir jusqu’au
début des affrontements, mais d’aucuns lui reprochent ici, comme à Paris, de l’instrumentaliser via ses cadres syndicaux rompus aux violents conflits sociaux.
«Dangereux».Lui s’appelle Bak. Enfin, c’est son surnom, sur les barrages comme dans la vie. Il a 29 ans, un métier de technicien en frigorisation et travaille avec un patron artisan, lui aussi en
grève. Depuis le début du conflit, Bak appartient à l’un de ces «petits groupes» autobaptisés «radicalistes». Ils structurent en sous-main la mobilisation des jeunes, le type d’actions à mener et
vont au contact des plus incontrôlables pour tenter de les canaliser. Toute la nuit de mardi à mercredi, Bak a tourné avec ses amis à vélo (le seul moyen de contourner les barrages) sur les points
les plus chauds : le centre commercial de Destreland, où des gendarmes ont essuyé des tirs de chevrotine, à Jarry pour voir si la zone industrielle était pillée, dans les quartiers ultrasensibles
de Chauvel et Carénage. «Dans ces coins, c’est très dangereux même pour nous, raconte-t-il. Personne ne peut contrôler ces jeunes, ni le LKP, ni les grands frères. Ici c’est la loi du plus fort.
Ils aiment faire la guerre, veulent affronter du flic blanc et prennent de l’alcool et des drogues pour ne pas avoir peur.» Il est persuadé que c’est l’un d’eux qui a tiré sur le syndicaliste.
«Potence». Rencontré sous un abribus près du carrefour Montebello de Petit-Bourg, à une vingtaine de kilomètres de Pointe-à-Pitre, Bak était la veille au barrage de Gosier, là où les heurts avec
les mobiles ont véritablement démarré lundi. Il se déplace en permanence et est venu «sur ordre» à Petit-Bourg, où une trentaine de gendarmes tiennent ce carrefour stratégique, lourdement armés
face à une centaine de manifestants. «Tous les jours, on est prévenu par Internet ou SMS, mais sans se parler sur les portables, pour organiser les actions.»
Plusieurs autres jeunes sont arrivés comme lui, entassés dans un 4 x 4. L’un d’eux hache de la ganja avec de petits ciseaux. D’autres titubent presque. Pas Bak. Veste de survêtement ceintrée,
petite boule dorée sur chaque oreille, il confie que ce n’est «pas grave de ne pas toucher [son] salaire». Il évoque «un esclavage mental, ici, avec d’autres chaînes : la consommation, la perte
d’identité, la soumission aux règles des gros capitalistes». Fataliste, il dit : «On est comme envoyé à la potence dans ce conflit, mais le respect et l’honneur que les Guadeloupéens veulent
retrouver justifient que l’on se sacrifie pour une cause qui est juste.»